POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

630 experts réunis au Luxembourg

Dataviz, une arme politique à bien prendre en main



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Une «dataviz» peut rendre une étude de 30 pages beaucoup plus digeste. À condition que les données soient correctement traitées, ont répété les experts, mardi à Luxembourg. (Photo: Shutterstock)

L’Office européen des publications a réuni 630 experts de la datavisualisation, ce mardi, au centre de conférences du Kirchberg. La «dataviz», placée entre de bonnes mains, peut aider à comprendre la réalité d’un problème et à mieux communiquer. Mais cela ne va pas forcément de soi.

«J’ai confiance dans les statistiques que je falsifie moi-même». Dans la salle VIP de la conférence organisée mardi par l’Office européen des publications, son directeur, Rudolf Strohmeier, cite Lénine. Sa malice souligne à la fois combien les statistiques peuvent être un outil puissant au service du politique qui veut écrire le destin d’une nation… quand elles ne sont pas accommodées à la sauce qui convient à son cuisinier.

«Faciliter la compréhension de certains faits visuellement est plus intéressant que d’obliger le décideur ou le citoyen à lire une trentaine de pages», explique-t-il, heureux d’avoir réuni près de 700 experts de cette discipline, signe que «nous avons touché un sujet à la mode», puisque l’audience vient de «bien plus loin que la Grande Région».

«Il y a une question de génération, d’abord. Vous le voyez, les gens qui sont ici sont des jeunes. Et ceux qui dirigent les administrations publiques, souvent, la génération précédente, voire deux. Nous manquons de compétences alors que la datavisualisation permet de faire de la politique, de donner des explications plus simplement ou d’obtenir des insights sur un sujet.»

14.000 jeux de données et pas assez d’experts

«À l’Office, nous avons plus de 14.000 jeux de données et nous devons faire plus que les gérer. Mais il y a un trou entre la complexité des données et leur compréhension. La datavisualisation est l’outil approprié.»

Cela sous-entend d’abord d’avoir les données, de les avoir dans un format exploitable et, dès que le sujet est européen, qu’elles soient partout formatées de la même manière et qu’elles puissent être digérées. La conférence est ainsi l’occasion, au cours de la plénière et de dix ateliers, de confronter des experts aux cas concrets.

Comme Caroline Goulard, cofondatrice de Dataveyes, une société de design qui travaille à l’interaction entre les humains et la donnée depuis dix ans. «Par exemple, avec Michelin, nous avons développé une visualisation de données qui montre les données d’une communauté de 50.000 conducteurs connectés, dont nous pouvons extraire de l’information pour améliorer l’état des routes, la circulation dans une ville ou le trafic.» 

Un autre cas, pour l’opérateur suisse de télécom Swisscom, permet d’avoir une meilleure compréhension des mouvements des frontaliers grâce aux données des cartes SIM de leurs téléphones.

«Je me souviens aussi de l’application lancée par The Office for Creative Research, qui a aujourd’hui disparu, qui permettait de voir toutes les publicités auxquelles nous étions confrontés et de mesurer les cookies qu’elles laissaient… Nous travaillons aussi avec la RATP, qui a des données sur les voyages dont elle ne peut pas tirer avantage sans un outil adapté, à cause du grand volume de ces données.»

Autre designer, le cofondateur suisse et directeur d’Interactive Things, Benjamin Wiederkehr, a présenté deux usages de sa solution pour ses clients prestigieux, comme les Nations unies, l’Unesco, l’OCDE. «À chaque fois, il faut bien être conscient que la ‘dataviz’, comme une photo, a un objectif, dépend du cadrage, de la manière dont vous prenez la photo, de la manière dont vous la recadrez et de la distorsion», explique-t-il en appelant à une forme d’éducation européenne.

C’est aussi ce que réclame l’Espagnol Xaquin Veira Gonzalez, visual journalist et consultant, qui est notamment passé par la rédaction du Guardian. Lui insiste sur «l’éthique dans la datavisualisation. Le cycle de vie d’une datavisualisation est collection, mise en forme, analyse et storytelling. Sur deux de ces quatre points, il est possible d’introduire des biais. On l’a vu en Espagne, à l’occasion des élections de 2016, où un graphique racontait exactement le contraire de la vérité.»

«Pour éviter ces usages de la donnée», explique l’expert, «nous devons éduquer à la fois ceux qui collectent les données mais aussi ceux qui les analysent et publient des datavisualisations. Mais aussi le grand public. Il faut que le grand public s’interroge, quand il voit ces ‘dataviz’, sur la source, sur la réalité des données…»

«C’est en faisant ce travail», au Lisbon Council, un think tank basé à Bruxelles, «qu’on s’est aperçu que l’équilibre hommes-femmes en Suède n’était pas si évident que cela», assure son président et cofondateur Paul Hofheinz. «La donnée a de la valeur, dans son analyse générale. Mais le mouvement a été presque inverse. Les grandes plates-formes américaines comme Google ou Facebook sont parties de rien et ont utilisé la donnée pour faire du microtargeting.»

Big data et intelligence artificielle vont ouvrir de nouveaux champs du possible, à condition de respecter le règlement européen sur la protection des données, quand les données utilisées sont personnelles. «Notre travail incite soit celui qui collecte des données à bien les anonymiser, soit l’utilisateur à s’en préoccuper», assure sans broncher Caroline Goulard.

«Chaque évolution technologique apporte son lot d’opportunités et son pendant de problèmes à régler», conclut le directeur de l’Office des publications.