ENTREPRISES & STRATÉGIES — Immobilier

Le coronavirus change la donne

Le dangereux trou d’Airbnb



Le nombre de locations a été divisé par cinq au Luxembourg par rapport à fin 2018. Et les offres à plus long terme, plus proches de la location traditionnelle, se développent. Un pivot pour Airbnb qui risque d’avoir des conséquences. (Photo: Shutterstock)à

Le nombre de locations a été divisé par cinq au Luxembourg par rapport à fin 2018. Et les offres à plus long terme, plus proches de la location traditionnelle, se développent. Un pivot pour Airbnb qui risque d’avoir des conséquences. (Photo: Shutterstock)à

Déjà en difficulté financière, le spécialiste américain de la réservation à court terme a vu le «lockdown» siphonner son business model. Les clients annulent ou reportent. Les hôtes râlent à propos des remboursements aux clients. Et les investisseurs craignent que certains hôtes aillent voir ailleurs. 

Le temps des jours heureux devait commencer vendredi prochain. Le 1er mai, premier de ces jours fériés d’un mois propice à lancer le printemps des week-ends en amoureux ou de découverte avec un petit séjour à Madrid, à Lisbonne ou à Rome. Même l’Ascension (le jeudi 21) ou le lundi de Pentecôte (le 1er juin) seront finalement des jours d’ennui, sans restaurant ni bar, sans concert ni voyage. Le coronavirus est passé par là, calamité pour l’hôtellerie et la restauration.

90% des clients d’Airbnb ont annulé leurs réservations en raison du «lockdown» et 85% de ceux qui n’avaient pas encore réservé n’ont pas réservé. En mars, le chiffre d’affaires du plus grand groupe hôtelier du monde (avec 5,48 millions de chambres) a baissé de 25%. Les résultats annuels sont pour l’instant attendus à moins de la moitié des résultats de 2019 (2,2 milliards de dollars contre 4,8 milliards) ... alors que 2020 devait être l’année de l’introduction d’Airbnb en bourse.

Pour Business Insider , le leader de la réservation aura même grillé ses liquidités assez vite, bien que gonflées par deux levées de fonds d’un milliard de dollars chacune, dont une partie à près de 12% d’intérêt.

«Pire» même, dans un geste de bonne volonté, le CEO de cette multilicorne dont la valorisation a fondu de moitié, Brian Chesky, creuse encore sa tombe et décrète mi-mars un remboursement de toutes les réservations annulées pour un début de séjour jusqu’au 31 mai, ainsi qu’un fonds de 250 millions de dollars pour rembourser 25% du manque à gagner des hôtes et un fonds de soutien de 15 millions de dollars pour ceux qui ne parviendraient pas à rembourser la mensualité de leur crédit et qui pourront accéder au maximum à 5.000 dollars.

Dans un courrier au gouvernement canadien, la semaine dernière, le groupe a également demandé des aides financières pour ses hôtes et leurs 170.000 locations, demandes auxquelles le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, a directement opposé un veto net et définitif .

Des centaines d’appartements à louer pour des mois

Dans la mise à jour du communiqué, cette semaine , la plate-forme ouvre quand même la porte à un bon de réservation pour plus tard au lieu du remboursement. Le CEO n’avait pas le choix. Selon Global Data, «une partie importante» des hôtes partaient vers des plates-formes de location pour des durées largement supérieures.

À Londres, à Barcelone, à Madrid ( 270 sur Idealista selon El Pais ), à Dublin ou aux États-Unis, des centaines d’annonces ont été publiées, qui proposent ces appartements à la location plus «traditionnelle».

On ignore toujours si la plate-forme réunit une majorité d’aimables retraités qui louent la chambre de leurs enfants de temps à autre pour mettre du beurre dans les épinards ou plutôt de redoutables investisseurs qui savent que les locations à court terme sur Airbnb peuvent rapporter entre trois et cinq fois plus qu’un locataire à long terme. C’est le secret le mieux gardé d’Airbnb et aussi celui qui va conditionner l’avenir de la société.

Plus les hôtes qui avaient des chambres sur Airbnb sont des investisseurs, plus ils vont avoir besoin, très vite, de générer des rentrées d’argent pour rembourser leurs crédits. Quitte à partir de cette plate-forme à l’arrêt.

«Il est possible que ce modèle commercial – de propriétés de location principale, de les fournir et de les remettre en vente sur Airbnb – ne soit pas attrayant pour les gens, maintenant qu’ils comprennent à quel point cet environnement peut être volatile», explique Scott Shatford, CEO d’AirDNA, une société d’études de marché spécialisée. «Il y aura toujours des gens en quête de rendement. Mais reviendront-ils dans les appartements d’une chambre à Londres ou à New York? Probablement pas.»

32 locations à long terme

Le Luxembourg n’échappe pas à ces phénomènes. Sur sa version ordinateur, le site américain propose désormais un onglet spécial «Locations à long terme». Un nouveau business model qui se dessine, pour garder à bord les investisseurs, visiblement plus nombreux que les retraités.

Combien d’offres à long terme sont proposées? 143 pour la période allant de ce jour au 24 mai, 202 pour la période du 31 juillet au 30 août et 164 du 25 septembre au 24 octobre. Soit à peu près la moitié des locations de courte durée (300) qui sont aussi proposées pour des périodes plus longues. Fin décembre, Airbnb estimait à 1.400 le nombre de ses hôtes – qui avaient donc au moins une offre chacun – qui accueillaient majoritairement deux personnes pour quatre jours en moyenne.

Sur les 143 locations, pur hasard probablement, «Tiago» en propose 32 (et 31 sur les autres périodes). Il n’est pas le seul à proposer beaucoup de chambres, ce qui rompt avec l’esprit originel du site sans être formellement interdit, mais il est celui qui en a le plus. 

À long terme, ses chambres sont proposées avec une réduction de 15%, taux appliqué de manière uniforme, alors que ses «collègues» sacrifient les leurs avec des réductions qui peuvent atteindre 50%. En même temps, un studio à 3.570 euros pour un mois méritait bien un petit rabais.

Une des 32 possibilités de location par un seul «Super Hôte». (Screenshot Airbnb)

Une des 32 possibilités de location par un seul «Super Hôte». (Screenshot Airbnb)

Contacté par l’application, le «Super Hôte» renvoie une minute plus tard par un message automatique les consignes de sécurité liées au coronavirus: ne pas réserver si l’on est infecté, utiliser les masques et se laver les mains, laisser les endroits soigneusement désinfectés, surtout les toilettes, la salle de bains et la cuisine. Puis un poli «Comment puis-je vous aider?» et plus rien.

La réservation à long terme est l’avenir du groupe, assure AirDNA, dans une étude . Avec quelques données: moins d’une location longue durée sur deux offre un rabais, mais celles qui le font ont un taux d’occupation supérieur de 27% aux autres et le rabais idéal est au moins de 20%.

Un pivot d’Airbnb vers de la réservation plus traditionnelle est une stratégie qui devrait passer par une transformation des règles auxquelles est soumise la société. À l’instar d’un Uber, auquel le ministre de la Mobilité, François Bausch  (Déi Gréng), avait opposé un «niet» si le géant américain ne prenait pas en compte le respect des normes sociales du Luxembourg.

Avec ces centaines d’offres qui ont disparu, le calme Grand-Duché a évité de devoir sévir, comme le célèbre bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever. Fin mars, ce dernier avait dû demander à la police de sceller des appartements loués sur Airbnb dans la Korte Herentalsestraat, près du Stadspark. Des gamins y amenaient des bouteilles de gaz hilarant. Pour des «lockdown parties». Hilarant.