POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Remaniement ministériel

Dan Kersch, l’insoumis respecté



Dans une interview accordée au Guide des communes en 2018, Dan Kersch expliquait qu’il n’était «pas là pour (s)’attirer des sympathies, mais faire avancer les choses». (Photo: Archives/Anthony Dehez)

Dans une interview accordée au Guide des communes en 2018, Dan Kersch expliquait qu’il n’était «pas là pour (s)’attirer des sympathies, mais faire avancer les choses». (Photo: Archives/Anthony Dehez)

Le vice-Premier ministre, ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Économie sociale et solidaire, et ministre des Sports quittera donc ses fonctions au début du mois de janvier, après huit ans passés au sein du gouvernement.

À quelques jours de ses soixante ans – il est né le 27 décembre 1961 –, le ministre LSAP Dan Kersch a fait le choix de quitter le gouvernement en plein mandat, n’attendant pas la tenue des élections législatives, prévues en octobre 2023. Celui qui était entré au gouvernement en 2013 au sein de la coalition DP-déi Gréng-LSAP en tant que ministre de l’Intérieur, ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative quittera donc ses fonctions au début du mois de janvier après huit ans de service en faveur du gouvernement.

Actuel vice-Premier ministre – depuis le 4 février 2020, suite à la démission d’ Étienne Schneider –, ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Économie sociale et solidaire, et ministre des Sports, il avait annoncé au mois de septembre dernier son choix de ne pas se présenter en tant que tête de liste lors des prochaines législatives, mais était resté évasif quant à son avenir politique, et s’il resterait en poste jusque-là. Une partie de la réponse est maintenant connue.

Au cours de ces années, son franc-parler et son engagement n’auront en tout cas laissé que peu de personnes indifférentes.

«Je peux m’excuser pour beaucoup mais pas pour mon opinion, et je ne vais pas le faire.» Dan Kersch résumait ainsi en une réponse sa manière de faire de la politique. Nous étions le 14 avril 2020, au plus fort de la première vague de la crise sanitaire et le ministre du Travail devait éteindre un feu qu’il avait lui-même allumé sur Facebook, en sous-entendant que des indépendants qui auraient bien profité avant la crise ne devraient pas bénéficier de l’argent public et donc des aides débloquées par le gouvernement pour soutenir les entreprises forcées de réduire ou de suspendre leurs activités en raison du confinement. Retour de flamme du patronat et de nombreux indépendants – dont les jeunes artisans – qui avaient dénoncé des propos inacceptables.

«Pas là pour s’attirer des sympathies»

Salaire social minimum augmenté, jour de congé payé en plus et jour férié légal le 9 mai portent aussi sa patte. Parmi ses derniers faits d’armes, Dan Kersch avait notamment présenté trois projets de loi dans le courant du mois de septembre: un premier sur le harcèlement moral au travail, un autre sur le droit à la déconnexion puis un troisième sur le chômage partiel.

Dans une interview accordée au Guide des communes en 2018, Dan Kersch expliquait qu’il n’était «pas là pour (s)’attirer des sympathies, mais faire avancer les choses. J’avais une feuille de route claire, je l’ai suivie. Dans mon style… Parfois, j’ai heurté, bousculé par impatience. Si j’ai offensé, c’était dans l’esprit de faire bouger les dossiers. J’ai été actif et pragmatique.»

Une obédience communiste

Faut-il voir dans les différentes déclarations du ministre sur le départ des reliquats de son obédience communiste?  Sa jeunesse avait en effet été bercée par ce courant, tant sur le plan familial qu’amical avec un engagement dès les années 80. En 1990, Dan Kersch quitte cependant le KPL sur fond de désillusion vis-à-vis de l’évolution politique en URSS et en Europe de l’Est.

Il reste de cette époque fondatrice des marqueurs visibles dans son positionnement. Alors que les conséquences du Covid-19 continuent de peser sur l’économie, il propose de faire payer les gagnants de la crise via un impôt sélectif dont les modalités restent floues à ce jour. Et l’idée sans suite. Malaise toutefois au sein de la majorité et levée de boucliers des représentants du patronat, parmi lesquels on retrouve un voisin d’enfance du ministre du Travail sortant, Michel Reckinger , fraîchement arrivé à la présidence de l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL), après le départ de Nicolas Buck .

Dans la cité eschoise, Dan Kersch se lie aussi d’amitié dans les années 80 avec des jeunes qui joueront aussi un rôle dans la vie publique comme le rappelait le Land dans un article du 14 mai dernier: celle qui allait devenir bourgmestre d’Esch, Vera Spautz , le futur président de l’OGBL André Roeltgen (l’épouse de Dan Kersch travaille pour le syndicat) et l’une des chevilles ouvrières de ce qui allait devenir la Kulturfabrik et futur coprésident de déi Gréng, Christian Kmiotek .

Kersch qui souffle le chaud et le froid. Un franc-parler et un penchant naturel pour la «punchline» qui éludent parfois une action de fond qui s’est avérée déterminante au plus fort de la crise, lorsqu’il a fallu rapidement débloquer le chômage partiel pour éviter à de nombreuses entreprises de devoir mettre la clé sous la porte. «Depuis le début de la crise, 600 millions d’euros ont été versés aux entreprises sous forme d’indemnités de chômage partiel. Aussi, le gouvernement a fait le choix judicieux de relever le plancher de l’indemnité de chômage partiel de 80% à 100% du salaire social minimum, ce qui a très certainement contribué à éviter une précarisation de nombreux ménages et à maintenir leur pouvoir d’achat», résumait le ministre dans une carte blanche qu’il signait l’été dernier.

Des convictions aux réformes

Kersch, l’homme de conviction, l’homme d’État. Si la crise a confirmé ses engagements, elle a aussi vu se confirmer un respect de la part de plusieurs observateurs et acteurs de la vie politique et publique. À l’instar de Nicolas Buck, alors président sur le départ de l’UEL, qui déclarait au Land le 23 octobre 2020: «C’est un vrai ministre, un vrai chef… et il connaît ses dossiers. (…) Au-delà de son faux pas sur Facebook, il a été décisif durant la crise. J’ai beaucoup de respect pour lui.»

«Le ministre du Travail, Dan Kersch, vient du sud, tous les syndicalistes aussi», notait Nicolas Buck dans l’édition de janvier 2021 de Paperjam , en se remémorant sa jeunesse passée sur les terrains de foot. «Je connaissais bien leur mentalité et le besoin de respect – qu’ils méritent – quand ils traitent avec quelqu’un ‘de la ville’. J’aime, dans cette mentalité, le fait qu’ils se disent et disent les choses clairement.»

Dan Kersch a souvent été dit très proche du syndicat OGBL. Si les relations étaient amicales et fortes avec André Roeltgen, ce fut moins le cas avec Nora Back . «Ce ne sont pas les hommes politiques qui nous intéressent, mais bien la politique qu’ils mettent en œuvre pour le bien des salariés et des ménages. C’est le plus important pour nous», dit-elle d’ailleurs. Il y a même eu de francs désaccords: «Dan Kersch a pris certaines bonnes décisions, notamment en facilitant le chômage partiel dès le début de cette crise sanitaire. Mais il y en a eu d’autres que nous ne partagions pas du tout, comme l’augmentation des temps de travail dans le secteur de la santé», assure encore la présidente de l’OGBL. «On a eu de bons moments et des moments plus compliqués, mais c’est aussi la situation sanitaire qui ne facilite pas les choses», conclut Nora Back.

La crise le ferait presque oublier, mais l’un des premiers grands dossiers du gouvernement DP-LSAP-déi Gréng fut la séparation de l’Église et de l’État , portée par un vent de changement consécutif aux élections anticipées d’octobre 2013 et à la relégation du CSV dans l’opposition.

Au ministre de l’Intérieur que fut Dan Kersch jusqu’en 2018 est revenu le volet opérationnel de la très émotionnelle réforme, à savoir d’une part la fin de l’obligation pour les communes d’entretenir les édifices religieux et d’autre part la fin des fabriques d’église, remplacées par un Fonds de gestion des édifices religieux et autres biens relevant du culte catholique. Sur la route de la rédaction des deux textes ad hoc votés en 2016 et 2018, le ministre aura trouvé les députés CSV, farouchement opposés à la réforme et le Syndicat des fabriques d’église.

Ce natif d’Esch-sur-Alzette, ténor du LSAP, va donc redevenir député et restera une des figures du parti. Et sans doute un des pions importants de la prochaine campagne électorale législative.

Il sera certainement un mentor pour quelques jeunes pousses du parti, dont sa fille, Lisa, elle-même engagée au sein du LSAP en tant que coprésidente de l’organisation Jeunes.