ENTREPRISES & STRATÉGIES — Commerce

En couverture du Paperjam de Juin

«Le Covid a été bénéfique pour le secteur bio»



«Nous recherchons des produits de niche», explique Anne Harles. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

«Nous recherchons des produits de niche», explique Anne Harles. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Anne Harles a repris le magasin Alavita de Junglinster en 2018, et la crise sanitaire n’a pas freiné le développement de l’enseigne, au contraire. Deux nouvelles adresses ont ouvert en mars dernier dans la capitale.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours?

Anne Harles . – «J’ai un double cursus en droit privé et en hospitality management, avec une formation que j’ai suivie à Glion, une école hôtelière internationale basée en Suisse. Une première expérience professionnelle à New York, au sein de la boulangerie Maison Kayser, m’a appris à travailler dans les opérations et le management. Le droit me sert énormément, mais j’ai toujours été intéressée par le commerce alimentaire, avoir d’un côté le comptoir, le contact avec les clients, mais aussi avec les salariés et les fournisseurs.

Aviez-vous également la volonté d’être à la tête de votre entreprise?

«Oui, c’est quelque chose qui m’attirait beaucoup, pour le côté énergique et indépendant. Ce que j’aime, c’est le 360 degrés, mettre la main à la pâte et gérer en même temps… en un mot: être dans l’action.

Pourquoi avoir repris le magasin Alavita de Junglinster en 2018?

«Je cherchais un projet à développer moi-même, et j’ai appris qu’Alavita cherchait un repreneur. Je connaissais déjà le magasin et j’ai décidé de reprendre cet établissement qui était déjà bien installé à Junglinster, avec une belle clientèle.

Nous avons décidé de redynamiser le lieu en le modernisant et en ajoutant de nouveaux fournisseurs pour attirer de nouveaux clients. Nous avons rénové tout le magasin, et c’est à ce moment-là que Julien Bretnacher m’a rejointe dans l’aventure et il est depuis devenu mon associé. C’est un projet qui est plus facile à mener à deux. Seul, c’est beaucoup plus compliqué, et je suis définitivement une team player. Nous sommes très complémentaires. Nous nous occupons ensemble de toute la partie opérationnelle et, ensuite, chacun a ses domaines de spécialisation: Julien, la qualité des fruits et légumes, qui est primordiale pour nous; et moi, la gestion administrative.

Vous avez ensuite repris en 2019 le magasin Mullebutz dans le quartier de Bonnevoie à Luxembourg-ville…

«C’était également un magasin très engagé dans le bio, avec de très bons fournisseurs. Nous avons en premier lieu tout digitalisé, ce qui était une expérience assez difficile. Il fallait aussi transmettre notre vision du commerce de proximité aux clients existants, mais, comme nous étions motivés, tout s’est très bien passé.

Vous avez également ouvert en mars dernier Alavita Kitchen à Bonnevoie à quelques mètres de votre magasin.

«En effet, lorsque nous avons repris Mullebutz, il y avait dans la vente un espace de stockage qui se trouvait quelques bâtiments plus loin, et c’est ce lieu que nous avons transformé en Alavita Kitchen en mars dernier. Aujourd’hui, c’est un lieu pour proposer des plats à emporter et à consommer sur place. Nous aimerions le faire évoluer vers un traiteur frais, et vendre également ces productions dans nos autres magasins. 

Cela nous semblait vraiment logique de boucler la boucle, comme nous avons tous les deux avec Julien une belle expérience dans la restauration. Quand nous voyons le ­résultat, nous sommes très heureux.

Vous avez ouvert au même moment un nouveau magasin au Limpertsberg.

«Oui, ce projet a été mené en parallèle. Le local au Limpertsberg était auparavant un cabinet d’architecture et j’ai su grâce au bouche-à-oreille que le lieu allait être libre. Ce quartier m’intéressait beaucoup car il est très résidentiel et il y a très peu de magasins dans les alentours. Alors que la population de la ville de Luxembourg grandit à une allure impressionnante, je trouve que c’est important d’agrandir l’offre en termes de commerces de proximité et encore plus avec des produits biologiques et naturels.

Je reste convaincue qu’il faut croire dans ce qu’on fait plutôt que de surfer sur les modes.
Anne Harles

Anne Harles,  Propriétaire et gérante,  Alavita

D’autres reprises sont-elles déjà prévues?

«Pour l’instant non, nous voulons nous concentrer sur le développement de nos trois magasins et d’Alavita Kitchen, consolider notre effectif, qui est actuellement de 35 personnes, et stabiliser l’ensemble. Je reste bien entendu toujours ouverte aux opportunités; si un magasin a besoin d’un repreneur, j’irai toujours voir ce qu’il en est.

Je reste convaincue qu’il faut croire dans ce qu’on fait plutôt que de surfer sur les modes. L’une de mes convictions, c’est qu’on arrive à attirer des gens en dehors du centre-ville pur. Nous sommes installés dans des quartiers conviviaux et résidentiels avec en plus de bons accès pour les livraisons. Mon rêve absolu serait d’avoir plus tard une ferme pour y faire à la fois de la production propre et vendre des produits. Ce serait un super projet…

Souhaitez-vous développer la commande en ligne dans les années à venir?

«Je pense que la vente de produits alimentaires en ligne est de plus en plus demandée par les clients et nous avons régulièrement des demandes. Nous proposons aujourd’hui déjà à nos clients de nous envoyer en ligne leur liste de courses que nous leur livrons. Le vrai e-shop est, en revanche, un nouveau défi qui demanderait une toute nouvelle logistique et gestion…

Pourquoi vous êtes-vous tournée vers le secteur du biologique et du naturel?

«Avant tout, je dirais que l’alimentation saine et naturelle aide à avoir une vie comblée et saine. J’ai toujours aimé manger des produits frais, faire de la cuisine simple avec des goûts authentiques.

Ensuite, à travers Alavita et certainement la naissance de mes enfants, je conçois les vrais avantages d’une alimentation biologique, les conséquences sur la santé et l’environnement. D’autres termes, par exemple le fair-trade, devraient d’ailleurs aller de pair avec le secteur biologique.

Comment se porte Alavita depuis le début de la crise du Covid-19?

«Au début de la crise, c’était physiquement assez dur, nous n’avons pas arrêté, mais notre clientèle a toujours été très respectueuse, nous n’avons pas eu les mêmes soucis que les grandes surfaces. 

Nous remarquons néanmoins les répercussions avec les fournisseurs qui ont des délais plus longs de transport ou qui ne peuvent plus suivre la demande en termes de production. Il est vrai que, depuis la crise, les gens aiment beaucoup venir acheter leurs produits dans de plus petites surfaces et je pense que le bio et le local deviennent de vrais standards de qualité pour de plus en plus de consommateurs. 

L’envie de consommer sain et durable conduit à faire davantage attention à l’origine des produits, à se détourner des produits transformés et/ou chimiques. En plus, les gens ont beaucoup plus cuisiné chez eux, donc ils étaient vraiment conscients de ce qu’ils voulaient manger. Au final, la crise a été bénéfique pour nous, et pour tout le secteur bio.

Votre fréquentation est donc en hausse depuis le début de la crise sanitaire?

«Notre chiffre d’affaires a effectivement augmenté d’environ 20%, ce qui correspond également à la hausse de tout le secteur bio depuis un an. Ce qui est très positif, c’est qu’on observe une vraie fidélisation de nos clients et j’ai eu beaucoup de feedback positif, parce que nous avons pris le risque de développer Alavita Kitchen et Alavita Limpertsberg malgré la crise. Les ouvertures ont été perçues comme un signe d’espoir après une année plutôt négative pour beaucoup de gens.

Comment vous démarquez-vous de la concurrence?

«Je crois que nous avons trouvé notre créneau de fruits et légumes très frais, les clients sont très en demande de cela. Nous essayons aussi de nous démarquer par un service client très accueillant et des équipes multiculturelles et formées. Nous choisissons les produits avec les meilleurs labels comme Demeter, ou des marques qui ne veulent être que dans des magasins spécialisés dans la vente de produits biologiques, locaux et naturels et pas en grandes surfaces. Nous recherchons les produits de niche et essayons d’inspirer les gens dans leurs achats, en mettant en avant des recettes, notamment.

Nous privilégions les circuits les plus courts possibles.
Anne Harles

Anne Harles,  Propriétaire et gérante,  Alavita

Où se situent vos fournisseurs?

«Nous privilégions évidemment les circuits les plus courts possibles, en trouvant des producteurs et fournisseurs limitrophes du Luxembourg, mais il faut bien admettre que notre région n’offre pas toute la variété des produits désirés par les clients. Par exemple, tout le pain que nous vendons est fait au Luxembourg, sauf un qui vient de Trèves. Globalement, la Grande Région représente déjà 30% de nos fournisseurs, mais cela dépend des produits.

Vous avez un contact direct avec les producteurs?

«Oui, et c’est quelque chose d’extrêmement gratifiant. Nous connaissons quasiment tous nos fournisseurs. Certains viennent nous voir, et nous essayons, quand cela est possible, de les rencontrer sur leurs terres ou dans leurs entreprises. 

Nous avons une cinquantaine de fournisseurs, que nous avons sélectionnés ou qui nous ont contactés directement souvent grâce au digital et aux réseaux sociaux. Il arrive aussi que certains de nos clients ou salariés nous parlent de produits, nous les fassent goûter, et nous contactons ensuite les fournisseurs.

Le gouvernement luxembourgeois affiche un objectif d’atteindre 20% de surfaces agricoles nationales exploitées en agriculture biologique à l’horizon 2025, cela vous semble-t-il réalisable?

«En tout cas, c’est un objectif très positif parce qu’il n’y a pas assez de produits biologiques cultivés dans notre pays. Aujourd’hui, nous sommes à environ 5% seulement, mais un certain nombre d’entreprises sont en reconversion, donc ce chiffre tend à augmenter.

Comment le gouvernement peut-il convaincre les agriculteurs de se convertir?

«En leur démontrant qu’ils peuvent sortir d’un système où leur production est vendue à un prix tellement minime et en les récompensant avec des labels de qualité pour leurs efforts de bien-être animal et de conscience écologique. 

Il faut aider les agriculteurs dans leur reconversion, car la démarche n’est pas simple. Il y a certes une plus grande part d’aléatoire dans le bio, car vous êtes encore plus dépendant des conditions météorologiques, mais plus il y aura de la demande de la part des consommateurs et plus ce sera rentable pour eux, c’est donc un cercle vertueux au final.

Objectivement, on voit à quel point le bio grandit, ils peuvent être les nouveaux précurseurs. Bien entendu, le Luxembourg s’est développé avec l’industrie et la finance, nous n’allons pas redevenir un pays agricole. Mais quitte à vouloir développer l’agriculture, autant le faire dans le bio.»

Cet article a été rédigé pour  l’édition magazine de Paperjam du mois de juin  parue le 27 mai 2021.

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