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Le business du Covid a fait des gagnants et des perdants



Pour faire face au Covid-19, la production luxembourgeoise s’est mise en place au cours des derniers mois. (Photo: Paperjam)

Pour faire face au Covid-19, la production luxembourgeoise s’est mise en place au cours des derniers mois. (Photo: Paperjam)

Des classiques masques et gels aux machines de désinfection automatisées, le Covid-19 a généré des millions d’euros de chiffre d’affaires pour certaines entreprises, parfois malgré elles ou de manière indirecte. D’autres ont par contre eu beaucoup moins de succès. 

Le Covid-19 a fait naître de nouveaux besoins. Porter un masque au quotidien, se désinfecter plus régulièrement les mains, prendre sa température avant d’entrer dans certains lieux… Et pour y répondre, l’offre matérielle et technologique s’est étoffée au Luxembourg.

En commençant par la plus commune aujourd’hui, celle des masques. Deux importants acteurs se sont lancés sur ce créneau au Luxembourg. D’abord,  Santé Services SA , filiale des Hôpitaux Robert Schuman , qui produit aujourd’hui environ 60.000 masques chirurgicaux par jour. «Nous avons débuté en septembre, et en fin d’année, nous étions presque à 3 millions de masques fabriqués», précise Michel Schuetz, son directeur. Conséquence: un chiffre d’affaires qui va «bientôt frôler le million d’euros, juste pour les masques». L’entreprise fournissait déjà, depuis 2001, différents produits et services aux établissements de santé.

Elle espère désormais pouvoir lancer la production de masques FFP2 fin février. Initialement prévue pour octobre, elle a pris du retard au niveau des demandes de certifications. Elle pourrait produire 10 millions de masques par an, soit environ 4.000 par jour. Tout cela aura coûté «presque un quart de million d’euros d’investissement», calcule Michel Schuetz. Dont 200.000 financés par le gouvernement dans le cadre de son aide à l’investissement Covid.

Mais à quoi serviront ces machines à masques, une fois la crise terminée? «Ce sera plus modeste, nous ne ferons plus autant, mais l’hôpital aura toujours besoin de masques, ainsi que les partenaires médicaux qui en voudront», prévoit le directeur de Santé Services SA.

Quant à l’avenir des neuf employés dédiés dans les locaux de Gasperich , il ne sait pas encore ce qu’il en sera. «Pour l’instant, nous sommes encore loin d’en voir le bout.» Michel Schuetz imagine que la population continuera à porter le masque pour voyager, par exemple. «Dans le domaine de la santé aussi, nous avons mieux appris à nous servir des masques.»

5 millions d’euros en 4 mois pour Family Invest

Une vision partagée par Jean-Luc Doucet, président de Family Invest. Il s’est mis aux masques «made in France» à Longlaville en septembre 2020 , puis «made in Luxembourg» dans les locaux d’Action Wear à Niederkorn depuis quelques semaines . Entre septembre et décembre 2020, il en a produit 28 millions, pour un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros. Au Grand-Duché, il prévoit de confectionner 250.000 masques chirurgicaux de type 2R par jour, certifiés pour le monde médical. Dans un second temps, il devrait produire des masques virucides, permettant de ne pas l’infecter même si on le touche avec le virus sur les mains, grâce à une machine fournie par Molecular Plasma Group (MPG), à Foetz.

La société que Jean-Luc Doucet a installée au Luxembourg a investi plus de 10 millions d’euros au total pour se lancer. Elle cible en priorité le monde médical, en espérant que la volonté de se tourner vers une production locale se poursuive après la crise.

La fabrique de masques artisanale de Santé Services, dans ses locaux de Gasperich. (Photo: Matic Zorman / Maison Moderne)

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Santé Services a déjà produit 3 millions de masques chirurgicaux «made in Luxembourg». (Photo: Matic Zorman / Maison Moderne)

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La production luxembourgeoise des masques de Family Invest se passe dans les locaux d’Action Wear, à Niederkorn. (Photo: Action Wear)

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13 millions d’euros investis par le ministère de l’Économie

Family Invest n’est pas le seul client de MPG, qui produit la machine permettant d’ajouter un produit virucide sur les masques . Il est encore tôt pour calculer l’impact du Covid-19 sur son chiffre d’affaires, car elle est seulement en train de lancer leur commercialisation. Son CEO, Marc Jacobs, fait état de deux commandes fixes, dont une en Belgique. Une machine coûte environ 650.000 euros. «Je m’attends à cinq ou six commandes dans les mois qui viennent», planifie-t-il, surtout dans les pays voisins.

Habituellement, cette spin-off du Luxembourg Institute of Science and Technology (List) et du Flemish Institute for Technology Research (Vito) fondée en 2016 travaillait pour l’industrie. Ses arguments pour l’après-crise sont les mêmes que ceux des producteurs de masques, à qui il s’adresse. «Nous avons développé cela, bien sûr, pour le Covid, mais cela marche aussi pour tous types de virus, comme la grippe classique.» En plus des masques, la machine pourrait aussi rendre d’autres surfaces auto-désinfectantes. Le développement de cette technologie a représenté 3 millions d’euros d’investissement, dont deux ont été pris en charge par le gouvernement .

Au total, 25 demandes de subventions pour des investissements servant à lutter contre le Covid-19 ont été accordées, selon les derniers chiffres que nous a communiqués le ministère de l’Économie. Cela représente un montant d’un peu plus de 13 millions d’euros. L’aide peut encore être demandée jusqu’au 31 mai 2021 et se limite à 80% des coûts admissibles. Le gouvernement ne dispose cependant pas de chiffres permettant d’évaluer l’activité économique générée suite à ces investissements.

+25% de chiffre d’affaires pour Action Wear

Il y a les nouveaux arrivants, d’une part, et, d’autre part, ceux qui étaient déjà présents sur le marché avant l’arrivée du Covid-19, mais dont les ventes se sont retrouvées boostées. Action Wear, spécialisée dans les équipements professionnels, a ainsi vu son chiffre d’affaires augmenter de 25% en 2020, entre masques, gants et lunettes. «Nous sommes du métier, nous sommes déjà connus dans la protection», témoigne son CEO, Pedro Martins, qui a investi entre 20.000 et 40.000 euros pour la production de masques en tissu. Aujourd’hui, il en a toujours «plus de 10.000 en stock», qu’il a un peu de mal à vendre. «Ce sont des masques de couleur blanche. Au début, les gens ne regardaient pas la couleur, mais aujourd’hui il faut du bleu, du rouge… Et ils se tournent plus vers les jetables.»

Le succès n’a pas épargné les combinaisons en Tyvek  de DuPont de Nemours, faites dans son usine de Contern au Luxembourg et qui protègent le personnel médical des virus. Les résultats financiers ne sont pas communiqués pour le moment, mais la production mensuelle de combinaisons est passée de 5 millions à 9 millions courant 2020 au niveau mondial. Les chiffres luxembourgeois ne sont pas donnés.

Le plexiglas a également connu son heure de gloire, mais le succès s’est plus vite estompé. Le grossiste en matériaux DHK connaissait une pénurie en mai. «Nous n’avons plus trop de demandes», déclare aujourd’hui Vincent Bodson, commercial. La ruée, qui aura duré quelques mois, n’a pas joué sur le chiffre d’affaires de l’entreprise.

En mode survie

D’autres sociétés pour qui la demande n’est pas automatiquement venue d’elle-même ont dû la provoquer. Ce qu’a fait Mobilier2Buro, en multipliant les offres de produits Covid, grâce à un large réseau de fournisseurs. En octobre 2020, elle avait déjà vendu plus de 300.000 masques, 10.000 litres de gel hydroalcoolique, et plusieurs centaines de protections en plexiglas. Cela a plus que pallié la baisse de son activité dans la vente de mobilier professionnel, puisqu’elle faisait état en avril d’un chiffre d’affaires qui avait triplé .

Autre entreprise à s’être mise en mode «reboot» pour affronter la crise: Peintures Robin a lancé la production de gel hydroalcoolique. «Ce produit nous a permis de récupérer les pertes de chiffre d’affaires dans les secteurs classiques», calcule aujourd’hui son CEO, Gérard Zoller. Il avait dépensé 500.000 euros pour une ligne de remplissage automatisée – en partie financée par le gouvernement, afin de produire ce gel, dont les ventes ont représenté 100% du chiffre d’affaires au cœur de la crise. Aujourd’hui, la demande a diminué, mais l’investissement servira toujours pour ses activités traditionnelles de peinture.

Plusieurs distilleries, comme la Distillerie artisanale du musée à Kehlen, ont aussi participé à l’effort national, en utilisant leurs alambics pour faire du gel désinfectant. Là encore, seulement de quoi compenser le manque à gagner engendré par la crise sanitaire.

Les grossistes ne sont pas en reste

Dans la chaîne logistique viennent aussi les grossistes en matériel de protection pour le personnel de santé. L’un d’entre eux, qui souhaite rester anonyme, nous indique une hausse en 2020 d’environ 5 millions d’euros de son chiffre d’affaires, qui était de 25 millions d’euros l’année précédente. Cela comprend la fourniture de masques, gants et autres équipements de protection.

Et avec la vaccination, les seringues pourraient bien devenir… les nouveaux masques. L’entreprise en question note déjà une hausse de la demande de la part des hôpitaux. Le directeur administratif des Hôpitaux Robert Schuman, qui gère aussi Santé Services, Michel Schuetz, craint une pénurie dans les prochains mois, ainsi qu’une hausse des prix .

Dans la catégorie des nouveaux besoins liés au vaccin, on note aussi le succès des super-réfrigérateurs de B Medical Systems permettant de le conserver. «Le Covid est de loin le plus grand phénomène de commandes qu’on a connu dans notre histoire», a indiqué son CEO, Luc Provost . Ils sont passés de commandes de 3.000 à 4.000 unités en moyenne avant la pandémie à plus de 15.000.

Les pharmacies se défendent de leur côté d’un bénéfice dû à la crise. Concernant les masques, bien sûr, «une partie du chiffre d’affaires était inexistante avant la crise. Mais d’un autre côté, nous avons des pertes sur les médicaments pour la gorge, les gastros, etc., parce que les gens se sont protégés», raconte Alain de Bourcy, président du Syndicat des pharmaciens luxembourgeois (SPL). Les ventes à ce niveau ont été divisées par 10 par rapport à un hiver normal, selon lui. Il assure aussi que la profession a gardé sur les masques des marges «en accord avec la déontologie», inférieures à 45% du prix.

L’échec des cabines de désinfection

Dans le domaine du Covid, la meilleure stratégie n’était peut-être pas de miser sur des solutions trop originales. Si les masques ont eu un succès fou, ce n’est pas le cas des cabines de désinfection. Installées devant des magasins, restaurants, ou autres lieux publics, elles prétendent ôter les virus pouvant être présents sur des clients qui passent entièrement dans un sas avant leur entrée.

L’entreprise TaEd Consulting commercialise au Luxembourg le «Sterilizer», importé de Corée du Sud, pour 25.857 euros, depuis le mois d’octobre. Il s’accompagne d’une caméra thermique qui prend la température et détecte si la personne porte son masque.

«Nous avons pas mal de gens intéressés, mais pas encore de commandes signées», regrette son gérant, Tahar Slimani. L’entreprise, qui avait lancé ses activités de consulting peu avant la crise, a décidé de se réorienter en proposant, en plus de la cabine, plusieurs types de purificateurs d’air. Si la demande n’est pas encore au rendez-vous là non plus, elle mise sur une certification à venir, une fois que le List aura testé ses produits, pour la conduire au succès. «C’est un peu compliqué de s’y retrouver pour les gens aujourd’hui, il y a très peu d’études sur le sujet», justifie Tahar Slimani.

Pour le futur, «on pense qu’il y aura une prise de conscience sur la nécessité de purifier l’air. Des virus, il en existe énormément.» Au-delà des hôpitaux ou autres espaces publics, il imagine la possibilité de mettre sa machine à l’entrée des entreprises, par exemple, pour éviter l’absentéisme saisonnier lié à la grippe. Et «si on se trompe, on arrêtera». L’entreprise importe directement ses produits de Corée du Sud et ne dispose donc pas de stock. Pour l’instant, elle a installé un Sterilizer à l’entrée de la Brasserie Beaulieu.

Il est possible de venir tester le Sterilizer à l’entrée de la Brasserie Beaulieu, à Bonnevoie. (Photo: TaEd Consulting)

Il est possible de venir tester le Sterilizer à l’entrée de la Brasserie Beaulieu, à Bonnevoie. (Photo: TaEd Consulting)

Une autre entreprise luxembourgeoise, qui ne préfère pas être citée, avait commencé à commercialiser des cabines désinfectantes similaires. Mais elle affirme avoir arrêté face à l’absence de demande.

Le Covid-19 a fait l’objet d’autres innovations dans le monde, comme des crochets pour ouvrir les portes, des bracelets connectés pour le traçage… ou même des applications, comme Smart Phil , de l’agence luxembourgeoise Vanksen, permettant de faire la queue à distance, et donc en sécurité. Gratuite, elle n’a pas généré de chiffre d’affaires pour l’entreprise, mais compte déjà entre 250 et 300 commerces utilisateurs.

Sans compter la longue liste des gagnants indirects dont la demande a été stimulée par la crise, comme les entreprises de nettoyage , dont le nombre de créations a même augmenté , les vendeurs de vélos , les applications de visioconférence, etc.