POLITIQUE & INSTITUTIONS — Economie

Chronique des chefs économistes

Coopération forcée entre la politique monétaire et budgétaire



Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg (Photo: Patricia Pitsch /Maison Moderne/Archives)

Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg (Photo: Patricia Pitsch /Maison Moderne/Archives)

Alors que l’économie mondiale avance tant bien que mal dans le flou le plus total, Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg, insiste pour que les États sortent l’artillerie lourde également au niveau budgétaire afin de limiter les dégâts au niveau de l’activité économique.

La baisse de l’activité économique qui se profile devrait être sans précédent dans l’histoire moderne. À la grande différence de la crise financière passée, celle que nous traversons ne trouve pas son origine dans le système bancaire. Nous vivons une situation inédite de choc simultané d’offre et de demande dû à une menace sanitaire sans égale depuis la grippe espagnole de 1918. Les mesures de quarantaine, seul moyen d’endiguer la propagation du virus en l’absence de solution médicale, auront un coût économique important.

La situation économique de la Chine, qui fut le premier pays à restreindre les déplacements de ses habitants, peut permettre d’appréhender ce qui nous attend. La production industrielle et les ventes au détail ont enregistré des contractions jamais observées en Chine. Cependant, grâce aux mesures de confinement draconiennes, l’activité redémarre depuis quelques semaines, bien que restant encore en dessous de son niveau d’avant-crise.

En zone euro, nous devrions connaître également une chute de l’activité économique, dont le choc sera probablement bien pire qu’en 2009. Cependant, ses conséquences économiques dépendront bien évidemment d’une part de la durée d’éradication du virus, et d’autre part des décisions politiques de soutien budgétaire.

Le risque d’une dépression

Si la récession semble désormais inévitable, l’ampleur des mesures budgétaires nous donnera une idée de la sévérité de cette récession ainsi que de la vigueur du rebond économique une fois la quarantaine levée. Le risque pour nos économies est que cette récession se transforme en dépression, ordinairement caractérisée par une baisse significative de l’activité économique sur une durée plus longue qu’une récession, au cours de laquelle un grand nombre de sociétés déposent le bilan, le taux de chômage augmente significativement et des institutions financières font faillite en raison de l’insolvabilité des emprunteurs.

La dernière fois que le monde a connu une telle situation, c’était en 1929. Une dépression est souvent accompagnée d’une baisse généralisée des prix.
Alexandre Gauthy

Alexandre Gauthy,  macroéconomiste,  Degroof Petercam Luxembourg

La dernière fois que le monde a connu une telle situation, c’était en 1929. Une dépression est souvent accompagnée d’une baisse généralisée des prix. En 1933, l’économiste américain Irving Fisher développait une théorie dans le but d’expliquer la dynamique derrière la Grande Dépression de 1929. Dans un monde où l’endettement des agents économiques privés est élevé, une récession économique sévère peut s’aggraver en dépression si les ménages et les entreprises, dont les revenus baissent, sont forcés de liquider leurs actifs (actions, immobilier…) afin de rembourser leurs dettes. Il s’ensuit alors une spirale négative de baisse des prix des actifs, qui exacerbe la récession.

Besoin d’une politique budgétaire plus audacieuse

Le scénario économique actuel le plus probable reste une récession brutale, mais temporaire, suivie d’un rebond économique les trimestres suivants. Ce n’est néanmoins pas une certitude absolue. Pour les décideurs politiques, la priorité absolue doit être:

1) d’éradiquer le plus rapidement possible cette épidémie;

2) d’accompagner les agents économiques en prenant des mesures destinées à limiter les défaillances au niveau des entreprises et d’éviter autant que possible une progression du chômage.

Certaines mesures économiques ont déjà été annoncées par les autorités. Parmi les mesures budgétaires décidées jusqu’à présent, plusieurs pays de la zone euro ont accordé des suspensions de paiement des cotisations sociales et de l’impôt des sociétés pour les entreprises. En Italie, les échéances d’emprunts immobiliers des ménages seront différées. Certains pays ont également mis sur pied des garanties de crédit pour les dettes des entreprises, ainsi que des subsides aux ménages qui ont perdu leur emploi. Le système de sécurité sociale des pays européens permettra aux ménages qui perdent leur emploi de garder un certain revenu.

La politique budgétaire devra encore aller plus loin et être plus proactive.
Alexandre Gauthy

Alexandre Gauthy,  macroéconomiste,  Degroof Petercam Luxembourg

La baisse de l’activité économique, qui se solde par une réduction des recettes de l’État et par une augmentation des dépenses liées aux différentes allocations sociales, signifie que les déficits budgétaires vont naturellement augmenter, en plus des programmes de support annoncés. Quoi qu’il en soit, la politique budgétaire devra encore aller plus loin et être plus proactive.

La réponse adéquate à cette crise nécessite un déficit budgétaire de magnitude importante et proportionnelle à la durée de ce choc à l’économie, d’où l’urgence absolue d’anéantir cette contamination au plus vite. Si la réponse budgétaire à cette crise se révèle être trop timide et trop tardive, la perte de confiance des ménages s’amplifiera, ce qui freinera toute reprise économique future et augmentera la probabilité d’une dépression aux conséquences désastreuses. Il vaut donc mieux surréagir que sous-réagir en la matière.

Le support inconditionnel de la BCE

En ce qui concerne la politique monétaire, la Banque centrale européenne joue pleinement son rôle de prêteur de dernier ressort. Suite à ses dernières décisions monétaires, la BCE crée les conditions pour une force de frappe budgétaire optimale. Des mesures additionnelles pourraient encore voir le jour.

Afin de financer cet accroissement de l’endettement public, les États de la zone euro bénéficient du support inconditionnel de la Banque centrale européenne, qui continuera d’agir afin de maintenir des conditions de financement favorables. L’urgence de la situation nécessite que les pays membres de la zone euro décident de plans de soutien budgétaire séparés. Le manque de réponse commune des pays de la zone euro, aussi bien sur le plan sanitaire que budgétaire face à cette crise, est à déplorer une fois de plus.

Cette crise aurait été une aubaine pour une plus grande intégration fiscale de la zone euro.
Alexandre Gauthy 

Alexandre Gauthy ,  macroéconomiste,  Degroof Petercam Luxembourg

Cette crise aurait été une aubaine pour une plus grande intégration fiscale de la zone euro, à travers par exemple une émission obligataire de grande taille conjointe aux pays de la zone euro, une sorte de «coronabond». Malheureusement, les transferts fiscaux en zone euro restent un sujet sensible en Allemagne. Enfin, la construction continue du projet européen demande du temps que l’urgence de cette pandémie ne permet pas. La solution budgétaire viendra donc principalement des États, en coordination certaine au niveau européen.

Il est venu le moment d’appliquer la citation «whatever it takes» de Mario Draghi à la politique budgétaire. Le sauvetage coûte que coûte de nos économies face à la conséquence immédiate du Covid-19 requiert plus que jamais une coopération étroite, dont le contour légal peut être sujet à discussion, entre la Banque centrale européenne et la politique budgétaire, nos deux leviers de politique économique.