POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Cour grand-ducale

Une com réglée au cordeau face au rapport Waringo



La Cour grand-ducale a devancé la publication du rapport Waringo par une campagne mettant en exergue une «attaque» contre S.A.R. la Grande-Duchesse. (Photo: Paperjam)

La Cour grand-ducale a devancé la publication du rapport Waringo par une campagne mettant en exergue une «attaque» contre S.A.R. la Grande-Duchesse. (Photo: Paperjam)

La Cour grand-ducale s’est défendue dans la presse people face aux critiques et aux fuites du rapport Waringo soulignant ses dysfonctionnements. Une opération de communication rondement menée en prélude à la sortie du document. Retour sur la séquence.

Sur la sellette depuis plusieurs mois, la Cour grand-ducale, et en particulier le couple souverain, fait face à des questions plus pressantes que jamais sur son statut, son patrimoine et sa dotation prise sur le budget de l’État – 10,6 millions d’euros pour le budget 2020, dont plus de 7 millions de frais de personnel.

Le suicide d’un employé de la Cour et la rotation soutenue des effectifs ont amené le Premier ministre Xavier Bettel  (DP) à nommer Jeannot Waringo représentant spécial afin de tirer au clair la gestion des ressources humaines au palais. Remis le 24 janvier au Premier ministre, le rapport a quelque peu fuité en début de semaine. Mais il a surtout été contré par une campagne de communication en faveur de S.A.R la Grande-Duchesse.

Lundi 27 janvier, le service Presse et communication de la Cour envoyait un «message de Son Altesse Royale le Grand-Duc» en français, allemand, anglais et espagnol. Un texte signé «Henri», sur un document sans en-tête de la Cour, prenant la défense de S.A.R la Grande-Duchesse , «injustement mise en cause» par différents articles depuis le lancement de la mission de M. Waringo.

Je suis fier de l’engagement, de l’intelligence et de l’énergie que mon épouse met dans toutes ses actions.

S.A.R. le Grand-Duc Henri

«Depuis mon accession au trône, nous avons, ensemble, voulu contribuer à la modernisation de notre monarchie constitutionnelle, et nous voulons continuer dans cette voie», plaidait S.A.R le Grand-Duc, soulignant que «les combats de mon épouse, que j’ai toujours soutenus et que nous continuerons à mener, sont essentiels: la lutte contre la dyslexie, la lutte contre les violences sexuelles, le statut des enfants emprisonnés en Afrique, le développement de la microfinance et l’éducation des jeunes filles et des femmes. Je suis fier de l’engagement, de l’intelligence et de l’énergie que mon épouse met dans toutes ses actions. Son dévouement pour servir notre pays à mes côtés depuis 39 ans est exemplaire, il est essentiel pour moi.»

Le souverain promettait encore que «nous allons continuer à vous servir, à être là pour vous et pour le Luxembourg. Surtout en ce moment crucial où nos enfants commencent une vie de famille, il est impératif pour nous en tant que parents de leur permettre de profiter de ces belles années en tant qu’héritiers.»

Un message dans lequel certains ont vu l’empreinte de son épouse. Relayé par la presse luxembourgeoise, il l’a surtout été par l’édition belge du magazine Paris Match paru le 30 janvier et qui titrait en une : «La Grande-Duchesse attaquée – Le Luxembourg en émoi». L’article intitulé «À deux pour faire face» s’ouvre sur une photo du couple grand-ducal, accoudé à la balustrade surplombant le lac Léman – le couple étant au chevet du frère hospitalisé de S.A.R la Grande-Duchesse –, le regard grave tourné vers l’horizon.

La même série de photos que celles utilisées dans Paris Match ont accompagné le message du Grand-Duc envoyé aux rédactions lundi.

L’article de Paris Match met en scène un couple uni dans l’adversité. (Photo: Paperjam)

L’article de Paris Match met en scène un couple uni dans l’adversité. (Photo: Paperjam)

De nombreux collaborateurs et employés s’offusquent de ce portrait qui transforme leur souveraine et patronne (...) en une femme dure, implacable, dont ils subiraient les sautes d’humeur et pour laquelle il faudrait être disponible à toute heure.

Paris Match

«La Grande-Duchesse est attaquée pour son train de vie jugé dispendieux et son prétendu autoritarisme», indique l’article, qui revient sur les circonstances de la mission de M. Waringo, notamment le turnover soutenu à la Cour et l’épisode de la femme de chambre qui avait menacé de contester son licenciement pour «insubordination et harcèlement» devant la justice, avant qu’un accord financier ne soit trouvé.

«De nombreux collaborateurs et employés s’offusquent de ce portrait qui transforme leur souveraine et patronne, qu’ils appellent ‘Madame’, en une femme dure, implacable, dont ils subiraient les sautes d’humeur et pour laquelle il faudrait être disponible à toute heure», rapporte Paris Match, citant le témoignage de collaborateurs très attachés à leur patronne. «C’est une femme entière, qui exprime ses convictions avec franchise, mais que j’ai plus souvent entendue remercier le personnel pour son travail que pour lui faire des remarques (…) Elle nous apprend beaucoup, elle a ce pep, ce dynamisme…»

La «tentative de ‘putsch’»

L’article retrace ensuite les combats de S.A.R. la Grande-Duchesse, des jeunes prisonniers au Burundi à la dyslexie, en passant par son symposium consacré aux femmes victimes de viol comme arme de guerre. L’article rappelle aussi certaines confidences passées de la souveraine sur le quotidien moins brillant qu’il n’y paraît d’une tête couronnée.

«On ne se rend pas compte, au début, à quel point cela implique de renoncer à sa liberté. Pour servir un pays, il faut sacrifier beaucoup, mettre sa vie privée en sourdine très souvent, devoir privilégier des priorités qui ne sont pas forcément celles que l’on voudrait», livrait ainsi S.A.R. la Grande-Duchesse en octobre dernier, à Paris Match Belgique.

«Maria Teresa est très touchée et affectée par les articles qui la mettent en cause. La famille vivrait cela comme une tentative de ‘putsch’», écrit encore Paris Match. Une allégation indigne, selon l’ancien député LSAP Alex Bodry, qui a réagi sur Twitter.

Un autre titre belge a placé les déboires de S.A.R. la Grande-Duchesse en une: Le Soir Mag daté du 29 janvier. «Haute tension au Luxembourg – La Grande-Duchesse attaquée!», affiche le magazine, montrant une photo de la souveraine au sourire figé. «La Grande-Duchesse Maria Teresa est dans le viseur du gouvernement. Le Grand-Duc vole à son secours. Il aurait même menacé d’abdiquer!», annonce l’article, qui résume la situation et reprend également in extenso le message de son époux.

Le Soir Mag reprend également le communiqué de S.A.R. le Grand-Duc Henri en soutien à son épouse. (Photo: Paperjam)

Le Soir Mag reprend également le communiqué de S.A.R. le Grand-Duc Henri en soutien à son épouse. (Photo: Paperjam)

Je pense qu’elle mérite autrement plus de considération que ce que ces petits journaleux ont bien voulu écrire sur le fonctionnement de la Cour.

Stéphane Bern,  journaliste, ami de la famille grand-ducale

La Cour grand-ducale a dépêché un ultime émissaire pour défendre l’épouse du Grand-Duc: Stéphane Bern, visiteur de longue date de la famille. Lequel affirme dans une interview à RTL : «Ce rapport, vous allez le voir, c’est une montagne qui va accoucher d’une souris. Tout le monde croit avoir lu le rapport, mais personne ne l’a vu. Je peux vous dire qu’à aucun moment dans le rapport, on ne met en cause la Grande-Duchesse Maria Teresa. (…) Je pense qu’elle mérite autrement plus de considération que ce que ces petits journaleux ont bien voulu écrire sur le fonctionnement de la Cour.»

Le couple grand-ducal a ainsi joué la carte sensible et occupé le terrain. Reste à savoir si cette campagne résistera au rapport Waringo, publié vendredi, qui met effectivement en lumière le rôle prépondérant de la Grande-Duchesse dans l’organisation de la Maison grand-ducale, alors qu’elle ne dispose que d’une «fonction représentative», selon la Constitution.