ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Le «laboratoire des airs» se pose à Francfort

Comment le secteur aérien se réinvente



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En fin de semaine dernière, l’EcoDemonstrator de Boeing s’est posé sur le tarmac de Francfort. Des cent technologies testées à bord des cinq appareils qui se sont succédé dans cette expérience en situation réelle depuis 2012, un tiers ont été intégrées au développement industriel des avions de la marque. (Photo: Fraport)

Pendant que Greta Thunberg joue au Yahtzee à bord de La Vagabonde pour rallier l’Espagne le plus tôt possible, l’EcoDemonstrator s’est posé sur le tarmac de Francfort. Comme l’industrie sidérurgique ou automobile, le secteur aérien est le premier concerné par la nécessité de se réinventer.

Partie en Amérique en août – pour rien – en catamaran de compétition, l’égérie suédoise de la défense de l’environnement, Greta Thunberg, se trouve toujours en mer. Mais dans l’autre sens. À bord de La Vagabonde, l’adolescente devrait arriver en Espagne juste à temps pour la COP25. La prochaine conférence internationale des Nations unies sur le climat se tient du lundi 2 au vendredi 13 décembre à Madrid.

La meilleure ambassadrice du climat depuis des lustres ne voyage pas en avion pour ne pas contribuer aux émissions de CO2 du secteur aérien. Quitte à ne pas embrasser la vérité sur les deux joues. C’est vrai, d’un côté, les émissions de CO2 ont explosé: elles augmentent 70% plus vite que prévu, de 32% entre 2013 et 2018 (soit l’équivalent en émissions de 50 centrales à charbon); elles auront même triplé d’ici 2050. Mais de l’autre, les émissions par kilomètre et par passager ont diminué de 50% depuis 1990…

Où est l’astuce? Dans le nombre d’avions, qui seront multipliés par deux d’ici 2038, atteignant les 48.000 appareils. Plus d’avions qui volent plus souvent annulent complètement les bénéfices des efforts fournis par les industriels sur le total des émissions du secteur, 3% des émissions mondiales.

Ce n’est pas que l’industrie est indifférente à cette problématique. C’est même carrément le contraire. Depuis 2012, Boeing a lancé son programme EcoDemonstrator, qui embarque chaque année une cinquantaine de technologies de pointe dans un «laboratoire des airs», en situation réelle. En 2018, le 777 Freighter est devenu le premier avion à voler avec les réservoirs remplis de carburant propre.

50 technologies embarquées et 12 partenaires industriels

La semaine dernière,  la nouvelle version de l’EcoDemonstrator, un autre 777, s’est posée sur le tarmac de Francfort . L’occasion de découvrir quelques-unes des 50 technologies de pointe dont il est équipé.

- Utilisé au cours du vol Seattle-Francfort, le système de communications numériques chargé de relier les contrôleurs du trafic aérien, les pilotes et les centres opérationnels des compagnies aériennes permet d’accroître le niveau de sécurité en réduisant l’utilisation excessive des fréquences radio. De quoi optimiser le routage des avions pour diminuer leur consommation de carburant et leurs émissions. Cette technologie, mise au point en collaboration avec Boeing et la Nasa, appelée «alliage à mémoire de forme», permet à des générateurs de tourbillons situés sur la voilure de l’avion de se déplacer en fonction de la température. Ces petites languettes se déploient au décollage et à l’atterrissage à l’endroit où l’air est plus chaud dans le but d’améliorer les performances aérodynamiques. Elles se rétractent contre l’aile aux basses températures des altitudes de croisière lorsqu’elles ne sont pas nécessaires, réduisant ainsi la traînée.

Un apprêt sans chromate qui empêche la corrosion de l’infrastructure en aluminium de l’avion sera testé. Son rôle est de réduire les risques pour la santé pendant la phase de fabrication. Un plancher conçu pour absorber l’humidité dans l’un des cabinets de toilette et fabriqué à partir de composites à fibres de carbone recyclées sera également évalué. Par ailleurs, le plancher de la cabine de l’avion sera recouvert de dalles de moquette recyclables.

- À l’intérieur de la cabine, plusieurs technologies chargées de rendre les cuisines de bord (galleys), les sièges et les toilettes intelligents seront évalués. Les données fournies par ces équipements connectés informeront en temps réel le personnel de cabine de tout problème de fonctionnement ou de l’emplacement des aliments et des boissons. Ces informations pourraient être utilisées de manière prédictive en vue d’améliorer l’efficience et la fiabilité en permettant aux compagnies aériennes de mieux gérer leurs stocks de nourriture et de remplacer les équipements en cabine avant qu’ils soient défectueux. Ces technologies permettront également de tester un réseau dorsal standard actuellement mis au point par un consortium industriel spécialisé dans les cabines intelligentes.

Vieux avions en voie de remplacement, un instant-clé

Un tiers des cent technologies testées de cette manière ont été embarquées dans les avions du constructeur américain depuis 2012.

«La stratégie environnementale de Boeing pour 2025 est une feuille de route pour un avenir plus durable et Boeing aspire à devenir le meilleur de l’aérospatiale et un champion industriel mondial durable. Ce projet comprend des objectifs opérationnels visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’eau et les déchets solides de 20%, la consommation d’énergie de 10% et les déchets dangereux de 5%», a annoncé l’industriel,  au printemps, dans son rapport global sur l’environnement.

Dans sa dernière étude 2018-2037, publiée mi-juillet, Boeing a pour la première fois agrégé l’activité avions et services.  Le géant américain prévoit des ventes cumulées de 15.000 milliards de dollars sur 20 ans . Sur ce total, la livraison de 42.730 nouveaux appareils (+4,1% par rapport à la précédente étude) devrait rapporter 6.300 milliards de dollars (au tarif catalogue). 44% de la demande viendra du remplacement des appareils qui ont plus de 25 ans.

Et Boeing n’est pas le seul à travailler sur ces nouvelles technologies. Deux jours avant que l’avion américain ne se pose en Europe, l’avionneur européen Airbus  publiait les résultats d’un de ses projets, le «fello’fly» , qui s’inspire du mouvement des oiseaux qui volent en «V», pour proposer des technologies qui permettraient aux avions de réduire leur empreinte carbone. Le résultat, embarqué dans l’Airbus UpNext, permet de conclure que la consommation de carburant peut diminuer de 5 à 10% avec cette configuration.

«Ça ne va pas assez vite», répond en substance et inlassablement Greta Thunberg… à bord de son bateau… qui met trois semaines où il faut huit heures en avion.