POLITIQUE & INSTITUTIONS — Economie

Entre épargne de précaution et épargne forcée

Comment relancer la consommation des ménages?



En 2020, le niveau d’épargne forcée était estimé à 1,2 milliard d’euros pour les ménages du Grand-Duché. (Photo: Shutterstock)

En 2020, le niveau d’épargne forcée était estimé à 1,2 milliard d’euros pour les ménages du Grand-Duché. (Photo: Shutterstock)

Un an après le début de la crise sanitaire, les ménages ont tendance à privilégier l’opportunité d’épargner. Voilà qui complique le scénario d’une reprise économique dopée par la consommation.

En janvier 2021, l’intérêt pour les achats importants a marqué une nouvelle baisse au Luxembourg, dans la foulée de la dégradation de la situation sanitaire cet hiver, renseigne la Fondation Idea, dans son dernier Tableau de bord économique et social .

Moins dépenser et mettre de côté: la tendance s’en ressent dans de nombreux secteurs, comme celui de l’automobile, par exemple, qui a vu un quart des concessionnaires du pays accuser un recul d’au moins 20% de leurs ventes lors du dernier Autofestival, en janvier dernier.

Mais le phénomène découle aussi du choc de l’offre induit par les restrictions sanitaires, souligne l’économiste à la Fondation Idea Michel-Edouard Ruben: «Il y a une partie d’épargne par précaution, mais aussi une partie d’épargne forcée, car les possibilités de dépenser de l’argent sont tout simplement moindres.»

Les chiffres de la BCL parlent d’eux-mêmes: en janvier dernier, les banques avaient reçu 43,37 milliards d’euros de dépôts de la part des ménages (et des institutions sans but lucratif au service des ménages) au Luxembourg. Cela représente une hausse annuelle de 4,5%, mais globalement, les comptes épargne n’ont cessé de croître ces dernières années au Luxembourg: le total des dépôts a été quasi triplé (multiplié par 2,9) en 18 ans. Dans le même temps, la population résidente a progressé de près de 40% dans le pays.

La Fondation Idea estime pour 2020 que les ménages luxembourgeois n’ont pas pu dépenser 1,2 milliard d’euros, du fait des restrictions sanitaires.

La reprise économique passe d’abord par des mesures sanitaires effectives, telles que la vaccination.
Michel-Edouard Ruben

Michel-Edouard Ruben,  économiste,  Fondation Idea

«La consommation représente, dans l’économie luxembourgeoise, une part beaucoup plus faible que dans les autres pays, compte tenu de sa petite taille et de l’ouverture de son économie», souligne l’économiste. Selon lui, la consommation est l’un des ingrédients, mais «la reprise économique passe d’abord par des mesures sanitaires effectives, telles que la vaccination, qui permettra de sortir de la crise, des distanciations physiques, et que les entreprises perdurent, ainsi que le plein emploi».

Stimuler la consommation n’est pas tout

Tous les ingrédients de la recette ne semblent pas encore être arrivés en cuisine, mais deux éléments sont à tenir à l’œil. D’une part, force est de constater que cette capacité d’épargne n’est pas une réalité pour l’ensemble des ménages et que seuls les plus nantis ont pu mettre de l’argent de côté. Rien ne garantit qu’ils injecteront ensuite ces liquidités dans l’économie réelle. Ils pourraient par exemple les investir dans des produits de placement ou de l’immobilier.

D’autre part, l’économiste voit un lien entre la reprise de la consommation et le retour en présentiel des télétravailleurs, sans oublier des touristes – d’affaires ou de loisir –, au Grand-Duché. Outre l’horeca, les commerces semblent pâtir ces derniers mois d’un afflux moindre des clients qui venaient jadis faire leurs emplettes durant leur pause de midi, par exemple.

Et puis, n’oublions pas le niveau des taux d’intérêt, qui demeure au ras des pâquerettes, suite à une politique d’assouplissement quantitatif menée par la BCE en 2015 , qui avait pour but de rendre l’épargne moins attractive, et donc, de relancer l’économie par la consommation.

Un avant-goût de remontée des taux

Six ans plus tard, les comptes épargne sont plus fournis qu’au début du programme monétaire, et les rendements réels, inférieurs à l’inflation. Mais le vent commence à tourner: la semaine dernière, le taux obligataire américain à 10 ans a atteint son plus haut de l’année (à 1,62%). Dans la mesure où les États-Unis affichent quelques mois d’avance sur l’Europe en la matière, rien n’exclut une remontée prochaine des taux directeurs en Europe.

Dans ce scénario, l’épargne deviendrait moins inintéressante pour les ménages, qui renoueraient avec des intérêts positifs. Mais en contrepartie, cela pourrait donner un autre coup de frein à la consommation. «C’est une hypothèse possible», répond prudemment Michel-Edouard Ruben.

Pour que la machine économique redémarre, l’important est donc de disposer de travailleurs occupés, mais aussi d’entreprises en bonne santé. Pour l’heure, les mécanismes d’aide et de chômage partiel placent ces patients sous respirateur artificiel. Difficile de prédire comment le réveil se produira le jour où le dispositif viendra à être débranché.