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Patrimoine

La collection méconnue des Mayrisch



Les Mayrisch ont constitué une importante collection d’art pendant qu’ils habitaient au château de Colpach.  (Photo: Paperjam)

Les Mayrisch ont constitué une importante collection d’art pendant qu’ils habitaient au château de Colpach.  (Photo: Paperjam)

Le château de Colpach est connu pour avoir été un haut lieu de rencontre pour les artistes, les écrivains et les politiciens lorsque le couple Émile et Aline Mayrisch l’occupait. Aujourd’hui, le château est en attente d’une reconversion, mais il témoigne, notamment dans le parc, d’une passion qu’avait Aline Mayrisch: celle de l’art. Une collection qui ne demande qu’à être récolée et mise en valeur.

C’est au château de Colpach qu’Émile et Aline Mayrisch ont vécu à partir de septembre 1920. Émile Mayrisch était un industriel reconnu, un des fondateurs de l’Arbed, une grande personnalité de l’industrie sidérurgique au Luxembourg. Son épouse, Aline, était une femme de lettres, philanthrope, militante des droits de l’Homme et a œuvré à de nombreuses initiatives caritatives, dont la Croix-Rouge luxembourgeoise.

Lorsque le couple Mayrisch s’est installé au château, après trois ans de travaux, il a beaucoup œuvré à promouvoir l’idée d’une communauté de culture européenne et au rapprochement franco-allemand en créant notamment le Comité franco-allemand d’information et de documentation. Colpach est ainsi devenu un lieu de rencontre d’écrivains, d’artistes, de politiciens et de penseurs.

Aujourd’hui, le château attend un projet de réhabilitation confié à Jim Clemes Associates. Mais lorsque l’on se promène dans le parc, on découvre ça et là quelques merveilles: outre le tombeau des Mayrisch signé Auguste Perret, il y a une magnifique «Pomone» de Maillol, un puissant centaure de Bourdelle ou encore une sculpture de Despiau installée dans l’enceinte du tombeau. Ces œuvres font en fait partie de la collection constituée au fil des ans par Aline Mayrisch, avec l’aide bienveillante de son mari, mais ne sont que la partie émergée d’une collection d’art bien plus vaste.

Une collection méconnue

Car les Mayrisch possédaient une collection d’art moderne d’une certaine envergure, qui n’est à ce jour connue que de quelques initiés. Une exposition, «La peinture française contemporaine», organisée du 10 au 25 avril 1937 au Cercle Municipal à Luxembourg, en a laissé entrevoir quelques tableaux. Cette exposition regroupait des tableaux des plus grands noms de la peinture française du moment, Manet, Monet, Degas, Renoir, Cézanne, Gauguin, van Gogh, Seurat, Dufy, Picasso, Braque, Léger, Gris…, dont certains appartenaient à Aline Mayrisch, comme le tableau «Fillette à la veste rouge» d’Henri-Edmond Cross, qui est actuellement en dépôt dans les collections du Musée national d’histoire et d’art (MNHA).

«Fillette à la veste rouge» d’Henri-Edmond Cross, dépôt de la Croix-Rouge au MNHA. (Photo: Patricia De Zwaef)

«Fillette à la veste rouge» d’Henri-Edmond Cross, dépôt de la Croix-Rouge au MNHA. (Photo: Patricia De Zwaef)

 «Contrairement à nombre de ses compatriotes qui étaient plus frileux envers l’art moderne, Aline Mayrisch n’a pas hésité à acquérir des œuvres d’artistes néo-impressionnistes, comme Théo Van Rysselberghe, Paul Signac, Henri-Edmond Cross, et des œuvres nabies d’Édouard Vuillard, Pierre Bonnard, Maurice Denis ou Ker-Xavier Roussel», explique Patricia De Zwaef, historienne de l’art qui travaille actuellement au récolement de cette collection afin de mieux la connaître et la mettre en valeur. Il y avait aussi des sculptures des plus grands artistes français, tels qu’Aristide Maillol, Antoine Bourdelle et Charles Despiau.

«Le Centaure mourant» de Bourdelle dévoile toute sa puissance au milieu des arbres. (Photo: Paperjam)

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L’œuvre «Le Réalisateur» (1929) de Charles Despiau est installée dans l’enceinte du tombeau des Mayrisch dessiné par Auguste Perret. (Photo: Paperjam)

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La «Pomone» de Maillol est un des chefs-d’œuvre de la collection Mayrisch. (Photo: Paperjam)

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 La «Pomone» de Maillol. (Photo: Paperjam)

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 «Aline Mayrisch était une amie très proche de la femme du peintre belge Théo Van Rysselberghe, Maria Van Rysselberghe», poursuit Patricia De Zwaef. «Elle se rendait régulièrement à Paris, fréquentait les galeries Druet et Bernheim-Jeune, achetait des œuvres dans le réseau de relations des Van Rysselberghe et aussi d’André Gide avec qui elle était amie également. Par ailleurs, elle écrivait dans L’Art Moderne, la revue support des salons de la Libre Esthétique qui exposaient l’avant-garde en Belgique. Émile Mayrisch, quant à lui, était membre protecteur des salons depuis 1903. Le couple a prêté et acheté des tableaux sur ces salons dès le début du 20e siècle, quand ils habitaient encore à Dudelange avant 1920. Ils ont ainsi acquis plusieurs œuvres, au fil de leurs rencontres et amitiés. Les sculptures, quant à elles, ont été acquises pour le parc de Colpach dans les années 1920.»

Aline Mayrisch n’a certainement pas rassemblé ces œuvres dans l’objectif de constituer une collection, mais plutôt pour soutenir les artistes qui étaient devenus des amis et aussi certainement pour décorer le château. Mais il n’empêche que cet ensemble d’œuvres était tout à fait précurseur pour son époque et qu’Aline Mayrisch a composé une des premières grandes collections d’art moderne au Luxembourg. Aussi, aux côtés des grands collectionneurs luxembourgeois du 19e siècle tels que Jean-Pierre Pescatore ou Leo Lippmann, il faudrait ajouter le nom d’Aline Mayrisch pour le début du 20e siècle.

Une histoire à retracer

Aujourd’hui, la Croix-Rouge a reçu par héritage d’Aline Mayrisch une partie des tableaux et des sculptures du parc. Des œuvres sont mises en dépôt à long terme par la Croix-Rouge au MNHA pour en assurer leur conservation et pour que le public puisse les admirer. D’autres sont chez des descendants de la famille et quelques-unes ont été vendues. C’est ainsi qu’on trouve également des œuvres de la collection Mayrisch à travers le monde, comme au Musée d’Orsay à Paris, qui détient «Félix Vallotton» (dans son atelier) (1900) de Vuillard , ou au Metropolitan Museum of Art à New York, qui possède «L’Album» (1895) de Vuillard .

Une partie des œuvres doit encore être localisée et une étude plus approfondie pour certaines devra être développée. C’est le travail que fait actuellement Patricia De Zwaef, qui recherche avec beaucoup de passion et de patience les provenances des œuvres, retrace leur parcours et tente d’en écrire leur histoire. Un travail qui devrait à terme être l’objet d’une publication et d’une exposition qui permettraient de remettre à sa juste place et de rendre sa valeur à cette collection luxembourgeoise méconnue.