POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

John Ryan (Commission européenne)

«Cela prendrait des mois d’adapter les vaccins aux variants»



«Évidemment, quand on a l’argent, qu’on est seul et agile tout en ayant la possibilité d’agir rapidement avec un appui politique, on peut aller plus vite. Mais je ne vois pas comment on aurait pu avancer beaucoup plus vite avec 27 pays autour de la table», explique John Ryan au sujet du démarrage poussif de la campagne européenne de vaccination. (Photomontage: Maison Moderne. Photos: Union européenne, Archives Maison Moderne)

«Évidemment, quand on a l’argent, qu’on est seul et agile tout en ayant la possibilité d’agir rapidement avec un appui politique, on peut aller plus vite. Mais je ne vois pas comment on aurait pu avancer beaucoup plus vite avec 27 pays autour de la table», explique John Ryan au sujet du démarrage poussif de la campagne européenne de vaccination. (Photomontage: Maison Moderne. Photos: Union européenne, Archives Maison Moderne)

Négocier à 27 pays procure des avantages, mais explique aussi le démarrage poussif de la campagne européenne de vaccination, selon le directeur de la Santé au sein de la Commission européenne, John Ryan. L’inquiétude se tourne désormais du côté de la production des vaccins et de leur efficacité face aux variants.

Négocier à 27 pays peut expliquer les retards de la campagne européenne de vaccination , admet le directeur de la Santé au sein de la Commission européenne, John Ryan. Mais la solidarité est à ce prix. Et les résultats sont avantageux: nombre élevé de vaccins, prix bas et responsabilité du producteur en cas de défauts du produit . Le problème reste le rythme de fabrication des doses , qui ne devrait pas connaître d’accélération à court terme. Et bien sûr, l’efficacité potentiellement réduite des vaccins contre les nouveaux variants.

La campagne européenne de vaccination se déroule-t-elle comme prévu?

John Ryan. – «Elle se déroule comme prévu dans le sens où nous avons déjà trois vaccins autorisés dont les contrats sont en train d’être exécutés. Et un autre vaccin, Johnson & Johnson, qui est en voie d’autorisation par l’Agence européenne des médicaments (AEM).

Nous avons suffisamment de quantités commandées pour couvrir plusieurs fois l’ensemble de la population. Et l’avantage, c’est que tous les vaccins sont fabriqués sur notre territoire.

Mais la Commission européenne s’est vu reprocher le retard de la campagne européenne, notamment par rapport au Royaume-Uni ou aux États-Unis…

«Disons qu’il est facile de critiquer… Mais c’est la première fois que nous faisons cela. Et il fallait mettre les 27 États membres autour de la table et prendre des décisions rapidement sur l’achat de vaccins qui n’existaient pas. Ce qui n’est pas facile.

Évidemment, quand on a l’argent, qu’on est seul et agile tout en ayant la possibilité d’agir rapidement avec un appui politique, on peut aller plus vite. Mais je ne vois pas comment on aurait pu avancer beaucoup plus vite avec 27 pays autour de la table…

Si cela est si compliqué à 27, en quoi était-il nécessaire d’agir ensemble?

«Il est plus facile de commander une grosse quantité en termes de conditions économiques et contractuelles. Si on est un petit pays comme la Grèce, Chypre ou l’Irlande, il faut mettre beaucoup d’argent sur la table pour avoir ce qu’on veut. Sans parler de pays comme la Slovénie ou la Pologne, qui n’ont pas l’habitude de ce genre de négociations. Face à l’industrie pharmaceutique, ils partent perdants d’office. La plupart des États membres auraient sans doute vécu une situation de pénurie. Là, l’avantage, c’est que tout le monde a reçu le vaccin le même jour. En termes de solidarité, c’est un signal fort.

Il fallait mettre les 27 États membres autour de la table et prendre des décisions rapidement sur l’achat de vaccins qui n’existaient pas. Ce qui n’est pas facile.
John Ryan

John Ryan,  Commission européenne

Le résultat des négociations est-il avantageux?

«Nous avions ce souci de ne pas trop payer et d’avoir des vaccins de qualité fabriqués en Europe. Nous avons acheté énormément de vaccins, ce qui nous a donné un avantage économique sur d’autres parties du monde. Donc les prix sont vraiment intéressants.

Et la qualité est là parce qu’elle a été vérifiée par l’AEM. Jusqu’à présent, avec 15 millions de personnes vaccinées, nous n’avons pas vu d’effets secondaires graves. Même par rapport à un vaccin classique contre la grippe, les effets secondaires sont minimes. Donc c’est rassurant: la qualité est là, le prix est là, la quantité est là.

Mais ces négociations ont duré bien plus longtemps qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni…

«L’UE a fait en sorte que les producteurs du vaccin acceptent la responsabilité de leur produit. Tandis que les négociations ont été différentes dans d’autres parties du monde, où les gouvernements ont accepté leur propre responsabilité sur les effets secondaires ou les défauts de fabrication.

Donc il y a un niveau de responsabilité du fabricant qui est plus grande chez nous que dans les autres juridictions. Ce qui a pris du temps à négocier.

C’est rassurant: la qualité est là, le prix est là, la quantité est là.
John Ryan

John Ryan,  Commission européenne

En quoi était-ce un point important?

«Nous vaccinons toute la population, donc il est beaucoup plus probable qu’en cas de défaut du vaccin, quelque chose arrive à large échelle: si on vaccine une dizaine de personnes, les effets secondaires seront réduits, mais si vous devez vacciner 100% de la population, évidemment quelque chose va arriver à un moment ou à un autre. C’est logique. Ce n’est d’ailleurs pas directement dû au vaccin, mais aux maladies préexistantes, aux allergies par exemple. Donc le risque est beaucoup plus grand pour une société d’avoir sa responsabilité engagée du fait des effets secondaires en cas de vaccination à très large échelle.

Mais alors que les négociations sont terminées, les livraisons de vaccins ne suivent pas. L’Espagne a été obligée de suspendre sa campagne faute de vaccinations. Pour quelle raison?

«Cela est dû aux capacités de production dans les entreprises. Et c’est quelque chose qui ne va pas disparaître demain.

L’industrie pharmaceutique spécialisée dans la vaccination n’était pas spécialement rentable.
John Ryan

John Ryan,  Commission européenne

Qu’est-ce qui explique que les usines en Europe aient des problèmes de production?

«Je crois qu’il y a un aspect économique qui a été négligé. D’après mes renseignements, nous discutons de ces questions-là avec l’industrie pharmaceutique depuis au moins cinq ou six ans. À l’époque, le problème était que beaucoup de vaccins tombaient dans le domaine public: ils avaient 25 ans d’âge et il n’y avait pas de protection par des brevets. Le prix de revient pour les sociétés pharmaceutiques était très bas. Par conséquent, il était beaucoup plus intéressant pour celles-ci de faire de la recherche sur des produits différents. L’industrie pharmaceutique spécialisée dans la vaccination n’était donc pas spécialement rentable…

Quand peut-on imaginer les premiers effets positifs de la campagne de vaccination?

«Le plus important dans une campagne de vaccination est de vacciner les gens exposés: les gens qui travaillent dans les hôpitaux, ceux, dans les métiers essentiels, qui ont un contact avec le public, et ceux vulnérables du point de vue santé. Si on arrive à vacciner ces populations les plus à risque, le taux de mortalité va chuter. C’est déjà le cas dans certains États membres, où ce nombre descend déjà.

Mais des questions semblent rester en suspens quant aux effets du vaccin, comme son efficacité sur la transmissibilité du virus…

«La question de la transmissibilité du virus après la vaccination – à savoir si le fait d’être vacciné nous empêche de transmettre le virus – n’est pas réglée de façon définitive. Tout ce qu’on sait actuellement, c’est que cela nous empêche de tomber gravement malade. Ce qui complique les choses: actuellement, les gens vaccinés pensent qu’ils peuvent enlever le masque.

Actuellement, nous savons que la vaccination empêche de tomber gravement malade. Point.
John Ryan

John Ryan,  Commission européenne

D’où le problème autour du passeport vaccinal…

«Oui, tout à fait. Qu’est-ce que ça signifie le passeport vaccinal? Qu’on ne peut pas tomber gravement malade? Ou qu’on ne peut plus transmettre le virus? L’industrie touristique ou du voyage, notamment les voyages aériens, me semble avoir mal compris la signification de la vaccination. Actuellement, nous savons que la vaccination empêche de tomber gravement malade. Point.

Craignez-vous que les vaccins ne fonctionnent pas sur les nouveaux variants?

«C’est vraiment le grand souci actuellement. Nous avons acheté ces vaccins. Mais ils ont été fabriqués par rapport à la souche initiale. Et il y a du souci à se faire avec tous ces variants qui arrivent maintenant du Brésil, du Japon, ou d’Afrique du Sud: les vaccins seront-ils aussi effaces que prévu?

Combien de temps cela prendrait-il pour adapter les vaccins à des variants plus résistants aux vaccins actuels?

«D’après l’industrie pharmaceutique, cela prendrait des mois d’adapter les vaccins aux variants. Avec l’ARN messager, c’est plus rapide que si on devait recommencer. Mais ça ne se fera pas du jour au lendemain. Il faut refabriquer, faire à nouveau des essais cliniques… car il faut le tester d’abord. Donc ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire en cinq minutes.

Il y a très peu de séquençage effectué au sein des États membres, donc on ne sait pas quelles sont les souches qui circulent.
John Ryan

John Ryan,  Commission européenne

Les contrats prévoient-ils la livraison de tels nouveaux vaccins?

«Non, nous n’avions pas prévu cela… Donc il faudrait faire un avenant au contrat pour que ce soit considéré comme le même produit. Ce n’est pas si compliqué que cela, les avenants sont courants. Et cela est dans l’intérêt des deux parties. Je ne crois pas qu’il y ait une raison de s’inquiéter du point de vue contractuel.

La capacité de séquençage est aussi un problème en Europe…

«Il y a très peu de séquençage effectué au sein des États membres, donc on ne sait pas quelles sont les souches qui circulent. Au Royaume-Uni, ils font 10% de séquençage des tests positifs. Dans l’UE, c’est moins de 1%. Donc on sait que les gens sont positifs, mais on ne sait pas s’ils sont positifs avec du sud-africain, du britannique ou du brésilien. Et on ne sait pas si les vaccins sont aussi efficaces pour les uns que pour les autres…

Nous allons justement lancer le 17 février une initiative pour un financement du séquençage à une échelle beaucoup plus large au niveau de l’UE. Ainsi que pour augmenter la production de vaccins.»