Après 25 ans à investir, Candi Carrera peaufine ses stratégies et partage ses secrets avec ses 5.000 étudiants, partout sur la planète. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne/Archives)

Après 25 ans à investir, Candi Carrera peaufine ses stratégies et partage ses secrets avec ses 5.000 étudiants, partout sur la planète. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne/Archives)

À 50 ans, Candi Carrera n’avait pas envie d’une montre d’une célèbre marque à son poignet. Mais de prendre une «retraite active» au soleil de Malaga pour poursuivre et développer sa carrière de «value investor». Avant le Swissquote Investment Day 2024 du 12 au 15 mars à Utopolis, l’ex-country manager de Microsoft au Luxembourg partage ses secrets d’investisseur.

«Je ne voulais pas attendre 65 ou 67 ans pour prendre ma retraite et j’avais envie d’avoir beaucoup plus de temps pour moi, pour ma famille, pour lire, pour faire du sport. Mon idée était de prendre une retraite active à 50 ans, ce que j’ai dit assez tôt à Microsoft pour qu’après deux cycles de quatre ans, il puisse y avoir l’arrivée de sang neuf.» Octobre 2022, Candi Carrera met son projet à exécution et met le cap sur Malaga.

Sous le soleil exactement – et parfaitement reliée à Luxembourg où il revient plus d’une fois par mois – l’ex-country manager de Microsoft passe un MBA à l’Insead et commence à partager le savoir de 25 ans d’expérience à une communauté d’étudiants en ligne d’environ 5.000 personnes aujourd’hui. Sans parler de ses mandats d’administrateur indépendant au Luxembourg institute of science and technology (List), ses cours donnés à l’Université du Luxembourg ou à l’École supérieure des sciences commerciales d’Angers (ESSCA), à Malaga.

C’est de son bureau, rempli de livres, forcément rempli de livres, et qui semble effectivement baigner de soleil, qu’il lève un coin de voile de ce qu’il dira pour Swissquote Europe, le 14 mars, au Swissquote Investment Day.

La base de la guerre de l’analyse financière, c’est la donnée. Et la donnée n’est pas structurée partout ni dans toutes les sociétés de la même manière. Pas trop compliqué d’être un «value investor»?

Candi Carrera. – «Ce n’est pas aussi compliqué qu’on pourrait l’imaginer. Les entreprises américaines sont un peu une exception au niveau des normes comptables, l’IFRS. Seuls six pays ne suivent pas cette norme, dont les États-Unis qui suivent US Gaap. Mais beaucoup de flux financiers gravitent autour des entreprises américaines, surtout autour des Magic 7, avec Nvidia et Tesla qui rejoignent les Gafam. Au lieu de calculer la valeur d’une entreprise à partir d’indicateurs relatifs, je suis plutôt partisan de regarder ce que valent les actifs. Ce qui est assez drôle, disait Peter Lynch, du fonds Magellan, c’est que les gens réfléchissent vraiment à ce qu’est la valeur d’une maison, d’une voiture ou d’un frigo, mais pas du tout quand ils achètent en bourse. Ils entendent une rumeur ou quelqu’un leur a conseillé d’acheter et ils vont y mettre leurs économies sans avoir réfléchi à ce que vaut réellement l’actif. Pourtant, il ne faut pas investir de l’argent durement gagné dans un coup de tête.

Où est le point central de votre stratégie là-dedans?

«Vous devez calculer la valeur de l’entreprise et regarder où cela se situe par rapport à ce que vous propose le marché aujourd’hui. Cela demande de la pratique: tous les trimestres, allez lire les rapports financiers des entreprises dans lesquelles vous êtes actionnaires. Cela développe certains réflexes sur le vocabulaire, vous allez lire quelque chose pour la première fois dans un rapport de la société. Que ce soit aux États-Unis ou ailleurs, vous allez de plus en plus rapidement détecter ce qui se passe.

Là, vous parlez des «grosses sociétés», mais comment faire avec celles qui pourraient être intéressantes dans trois, cinq ou dix ans?

«Aujourd’hui, quand on parle d’analyse financière, on parle des Magic 7 et des très grandes capitalisations, qui sont couvertes par beaucoup d’analystes et de journalistes. Mais il y a différents cercles de compétences et d’univers d’investissement. En 25 ans, je n’ai jamais bougé d’univers d’investissement: les ‘blue chip companies’, pas nécessairement dans la tech. Avec les entreprises surcotées, souvent, vous risquez d’être déçu. Pour les entreprises qui passent par du private equity ou par une IPO – on parle de plus en plus de DPO pour ‘direct public offering’ – mon analyse est qu’il y a beaucoup de bluff. Après la première cotation, surtout dans les entrées en bourse, il faut avoir beaucoup de chance pour sortir celle qui va vous faire multiplier votre patrimoine par 30, 40 ou 50. Je suis plus traditionnel, je vise 7% par an sur 30 ans, je suis très content. Vous doublez votre capital en dix ans grâce à l’effet boule de neige.

Si les constructeurs traditionnels construisent dix fois plus de voitures que Tesla et les vendent, à un moment donné, ils vont être capables de récupérer le volume de données de Tesla. 
Candi Carrera

Candi Carreravalue investor

Oui, mais en même temps, vous pourriez avoir envie de changer le monde et d’orienter votre capital vers de nouvelles sociétés plus vertueuses d’une manière ou d’une autre?

«De façon générale, on parle toujours des success-stories. Tesla est une success-story. Néanmoins, comme toute entreprise, qu’est-ce qui a été innovateur et qui a tiré leur croissance? Ils sont allés contre les lobbys des moteurs thermiques, ça a créé une religion pour les premiers acheteurs. Ensuite, ils avaient dépensé beaucoup pour les premiers réseaux de bornes de recharge. Aujourd’hui, cet élément est en train de se diluer parce que même l’Europe est en train de subventionner des réseaux. C’est une question d’intensité du capital. Tesla ouvre les bornes à d’autres entreprises pour éviter que d’autres entreprises lancent leurs propres réseaux… et ça crée des rentrées d’argent.

Prenez Stellantis, Mercedes ou BMW, par rapport à Tesla: ils ont mis du capital sur la table pour aller les concurrencer sur l’autonomie des véhicules, sur les réseaux… Tesla est un ordinateur qui enregistre beaucoup de données, qui ne sont pas mises à disposition de Waze ou d’autres services parce qu’elles ont beaucoup de valeur. Si les constructeurs traditionnels construisent dix fois plus de voitures que Tesla et les vendent, à un moment donné, ils vont être capables de récupérer le volume de données de Tesla. 

Quid des 2.000 entreprises chinoises sur le même créneau et qui déboulent petit à petit sur «nos» marchés?

«Les Américains et les Européens ont un challenge en face d’eux: la Chine a compris le marketing automobile. Certains disent que les voitures chinoises sont moins chères et sont peut-être moins exigeantes que les autres, mais elles répondent à une demande. La qualité et la sécurité vont augmenter. Avec 30% de moins à débourser, ces marques vont trouver des clients, à part peut-être ceux qui sont attachés à BMW, Mercedes ou Tesla.

Quid du facteur humain dans la réussite d’une entreprise, quand on est un investisseur? Il y a des sociétés qui connaissent un grand succès parce que leurs dirigeants sont très bons, visionnaires ou charismatiques…

«Là, je pense à Phil Fisher, qui a mis au point une méthode, la ‘scuttlebutt method’. Le sujet est comment je peux avoir, sans avoir à voyager, un sentiment assez précis sur la satisfaction des employés. Comparably, Glassdoor ou CustomerGuru, pour les grandes marques, permettent de collecter un ‘net promoter score’, le nps, et le enps, l’’emloyee net promoter score’. Dommage qu’on ne puisse pas collecter la satisfaction des fournisseurs, ce qu’ils disent sur l’entreprise. Si on me renvoie souvent l’argument de l’échantillon statistique et ses biais, je réponds que sur 4.000 personnes qui parlent de Microsoft, Microsoft n’a pas la capacité de tout biaiser… Il y a dix points de données par entreprise. J’ai donc voulu automatiser l’humain, essayer de le rendre tangible au moindre coût.

J’aime bien investir dans tout ce qui est fondamental pour les gens, l’alimentaire, le confort, le luxe, pour faire simple, le top 100 mondial en termes de marques.
Candi Carrera

Candi Carreravalue investor

Quels sont les conseils que vous donnez à vos étudiants?

«Achetez à 25 ou 30% en dessous de la valeur intrinsèque de l’actif. Il y a un arbitrage humain qui doit être fait, c’est la manière dont vous calculez cette valeur intrinsèque. Le deuxième levier est une phrase très connue: à court terme, le marché est une machine électorale; à long terme, c’est une machine qui pèse. Rien n’est jamais parfait. Même si vous achetez dans un creux, le cours peut descendre encore.

Comment devient-on un «value investor»? Aujourd’hui, on entend un peu plus qu’il faudrait oublier la retraite et se préparer un capital, plus jeune, même en acceptant de se tromper…

«Ça a été un hasard, je suis tombé au Luxembourg sur le livre de Benjamin Graham, l’investisseur intelligent, en allemand. C’est l’homme qui a formé Warren Buffet. J’avais commencé à investir dans certaines sociétés, comme Cisco. Je voyais les gens qui me parlaient de graphiques, de règles… Je me suis dit que je ne comprenais pas et que je n’avais pas envie d’être esclave de mon ordinateur et de devoir être à l’affût de la moindre rumeur, même au milieu de la nuit. J’étais convaincu qu’il y avait une autre façon de faire. Ça m’a donné envie de lire les rapports annuels de Berkshire Hathaway. J’ai écouté les quatre heures de conférence sur le rapport annuel sur 30 ans. Je prenais des notes sur ce que disaient Warren Buffet et Charlie Munger.

Aujourd’hui, je démarre par le bilan. Ça dit tout ce qu’une entreprise a accumulé, comme patrimoine, depuis le jour 1. Ensuite, les flux de trésorerie et enfin à ses profits, à sa structure de coûts, en termes de marketing, de R&D, etc. Je ne suis pas actionnaire de 50 entreprises, mais de huit à douze parce que ça prends du temps d’aller tout lire tous les trimestres, de participer à l’analyst call pour entendre ce que le CEO a à dire sur l’entreprise. Je parle de lire le rapport statutaire, pas les rapports avec les jolies photos qu’on présente aux journalistes…

Qu’est-ce que vous avez comme parti pris, en termes de «value investing»?

«Mon cercle de compétences est depuis de très longues années Europe-États-Unis. Je n’ai jamais investi au Japon ni en Chine. Il y a aussi l’attribut ‘industries’: j’aime bien investir dans tout ce qui est fondamental pour les gens, l’alimentaire, le confort, le luxe, pour faire simple, le top 100 mondial en termes de marques. Pas dans le pharmaceutique, je ne comprends pas cet écosystème. Pas dans les banques ni dans les assurances parce que malgré les régulations, je ne sais pas ce qu’il y a comme actifs dans leurs bilans.

À ceux qui me disent qu’ils ont un portefeuille virtuel, je réponds simplement qu’ils n’ont pas le courage de mettre leur argent en bourse.
Candi Carrera

Candi Carreravalue investor

Et vous investissez de manière récurrente?

«Quand je travaillais, je pensais à l’effet boule de neige: si le cours de bourse était bon, je réinvestissais le dividende dans l’entreprise. Quand le marché est trop à la hausse, je cumule du cash et j’attends. Quand beaucoup de gens paniquent, j’achète. Il faut être patient. À ceux qui me disent qu’ils ont un portefeuille virtuel, je réponds simplement qu’ils n’ont pas le courage de mettre leur argent en bourse. La première fois que vous appuyez sur le bouton et que votre compte a été débité, là vous allez commencer à avoir des sueurs froides. Troisième axe: zéro dette. Je n’emprunte pas pour investir en bourse. Le quatrième est d’être discipliné: j’ai une série de règles auxquelles je ne déroge pas.

Pourquoi est-ce que vous avez toujours besoin d’avoir vos règles affichées sous vos yeux, 25 ans après vos débuts?

«Pour éviter de devenir arrogant. Il faut rester humble. Quand la bourse augmente de 30%, vous pensez que vous êtes 30% plus intelligent. Quand elle perd 30%, vous n’avez jamais envie de vous dire que vous êtes 30% plus stupide… La dernière règle, le ‘+1' comme je l’appelle est de continuer à s’éduquer, de lire, de s’informer, de pratiquer la lecture de rapports financiers, de s’intéresser au business.»