LIFESTYLE & VIE PRATIQUE — Culture

Conversation avec Christian Mosar

«Critiquer la culture c’est bien, mais à un moment il faut la faire!»



La Konschthal, avec Christian Mosar à sa tête, va donner un nouveau souffle à la culture dans le Sud du Luxembourg. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

La Konschthal, avec Christian Mosar à sa tête, va donner un nouveau souffle à la culture dans le Sud du Luxembourg. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

À quelques mois du grand début d’Esch-sur-Alzette comme Capitale européenne de la culture, Christian Mosar, le nouveau monsieur Culture du sud du pays, se lance avec conviction dans l’inauguration de la Konschthal et du Bridderhaus, dont il s’est vu confier la direction.

En préambule de l’ouverture de la Konschthal, vous avez organisé la manifestation Schaufenster. Quel bilan tirez-vous de celle-ci?

Christian Mosar. – «Il faut tout d’abord dire que le projet de la Konschthal , de l’achat du bâtiment par la Ville d’Esch-sur-Alzette à son ouverture imminente le 2 octobre, a été un processus très rapide. D’habitude, on pense qu’il faut d’abord s’occuper du chantier avant de mettre en place l’action culturelle, comme cela avait été le cas avec le Mudam par exemple, pour lequel les gens se sont longtemps demandé ce qui allait y être exposé. Ici, c’est l’inverse: on a voulu d’abord montrer à la population ce qu’elle allait pouvoir trouver à la Konschthal avant d’ouvrir le bâtiment. La pandémie n’est pas spécialement à l’origine du projet, mais elle a permis aux artistes d’être directement impliqués et de montrer leur travail aux passants, dans la grande vitrine du bâtiment en travaux qui a donné son nom à cette exposition. Schaufenster a aussi permis de mettre en lumière le futur fil rouge artistique, notre mission étant à la fois de montrer des artistes internationaux, mais aussi de les faire dialoguer avec des artistes locaux. Et le fait d’avoir pignon sur rue, le réseau de notre partenaire eschois noc.turn ainsi que la curiosité des visiteurs, pendant une période de fermeture des lieux publics, ont grandement concouru à son succès. Un succès dont je suis évidemment ravi.

La transition est toute faite avec la Konschthal, nouveau grand lieu de culture au Luxembourg, qui s’apprête à ouvrir ses portes. Qu’est-ce que le public va découvrir lors de cet événement très attendu?

«Le grand thème de la Konschthal, au moins jusqu’en 2023 et tout le long de l’année culturelle Esch2022, sera la transformation. Pour l’ouverture justement, cette notion de transformation sera on ne peut plus présente grâce à l’exposition ambitieuse de Gregor Schneider, un artiste autrichien qui recrée des intérieurs au sein même des espaces muséaux et des salles d’exposition. La visite devient individuelle et complètement immersive... Seront également présents pour cette ouverture les artistes de Lët’z Arles 2021 Lisa Kohl et Daniel Reuter, qui symboliseront la présence des artistes locaux dans les grandes manifestations étrangères. Des concerts et des performances seront également organisés dans le bâtiment, mais aussi sur le boulevard Kennedy, juste devant, qui sera fermé pour l’occasion. La Project Room accueillera quant à elle les artistes Niels Ackermann, Martine Feipel et Jean Bechameil.

Le fil rouge de la transformation se prolongera donc sur les expositions qui suivront?

«Tout à fait. La deuxième exposition sera ensuite mise en place pour l’inauguration de l’Année de la culture le 27 février prochain avec un artiste luxembourgeois d’envergure internationale, Filip Markiewicz, qui va pour l’occasion exposer de manière beaucoup plus «classique» que ce que l’on peut attendre de lui. Il faut dire que la Konschthal va continuer d’être en travaux durant les prochains mois, probablement jusqu’à la mi-juin 2022. Filip va ainsi beaucoup travailler avec de la peinture dans ce lieu d’accueil en pleine transformation... Viendra ensuite une exposition avec une approche plus ‘installation’, avec l’artiste danois Jeppe Hein, qui va créer ici une œuvre unique, multigénérationnelle et fédératrice qui occupera toute la Konschthal et qui aura pour caractéristique un sentiment d’identification très fort quant au thème du jeu…

Enfin, en septembre 2022, la quatrième exposition autour de la transformation mettra en avant l’artiste lituanien Deimantas Narkevičius, qui est très connu pour avoir travaillé sur l’époque post-soviétique en Lituanie et en Europe, notamment par le biais du cinéma. Il s’agira donc d’immersion dans les salles obscures grâce à une rétrospective de dix de ses films et la présentation de deux nouveaux. J’ai pensé à lui pour ce volet car je me souviens encore avec amusement d’un film qu’il avait montré à Luxembourg en 1998 pour Manifesta II et dans lequel il décidait, au lendemain de l’indépendance de la Lituanie, de se rendre au centre de l’Europe géogra­phique grâce à une certaine liberté retrouvée. Sauf que le centre géographique de l’Europe – peu le savent, et lui ne le savait pas non plus à l’époque – se trouve à 30 km de son lieu de résidence à Vilnius. L’escapade fut donc de courte durée!

La question des publics est primordiale pour tout espace culturel. Quels sont les publics que vous visez à la Konschthal?

«Un premier élément à garder en tête quant à la question des publics est le fait que l’entrée à la Konschthal est gratuite. Tout le monde vient quand il veut. Ensuite, nous sommes dans un quartier très particulier qui est le Brill et qui a déjà donné lieu à quelques études sociologiques. On y trouve plus d’une centaine de nationalités et c’est un quartier qui a toujours rassemblé les différentes vagues d’immigration avec des communautés italienne, portugaise, capverdienne, balkanique et autres très présentes dans un lieu chargé d’histoire industrielle. La France est à quelques centaines de mètres également, ce qui entre évidemment en compte dans l’identification de nos publics avec qui nous souhaitons sincèrement interagir de manière vertueuse, par la communication mais aussi par l’identité même des artistes avec qui nous allons travailler. Il est facile de dire qu’il faut être inclusif et participatif, mais il faut aussi trouver les moyens pour le faire ! C’est à mon avis un travail sur le long terme et progressif.

Les jeunes auront-ils aussi leur place à la Konschthal?

«Absolument! D’autant plus que c’est un public qui a un atout de taille: les jeunes viennent souvent avec leur famille! Nous avons en tout cas des ambitions pour le public jeune, notamment grâce à des synergies avec le ciné Ariston, qui est en pleine réfection, et l’écovillage Benu, tous deux très proches. Pour les scolaires, il est parfois difficile de faire venir une classe de loin pour un seul événement, mais dans ce contexte collaboratif, j’imagine tout à fait la possibilité de proposer aux écoles du pays des journées culturelles bien faites avec, par exemple, une pièce, un atelier et une exposition combinée, ce qui leur permettrait de visiter les trois lieux...

En parlant de collaboration, qu’est-il prévu en la matière avec le centre culturel emblématique de la ville qu’est la Kulturfabrik?

«Il est évident que des synergies vont se mettre en place avec la Kulturfabrik, mais ce sera probablement plutôt du côté du Bridderhaus, qui se trouve tout près de là. Nous allons certainement faire fonctionner les résidences d’artistes du Bridderhaus avec le programme Squatfabrik de la Kufa. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres futurs projets possibles. Et, pour le week-end d’ouverture, la Kulturfabrik coorganise avec nous la série de concerts qui sera proposée à la Konschthal.

Comptez-vous également sur la trans­formation du quartier Rout Lëns non loin d’ici pour stimuler la fréquentation de la Konschthal?

«Il est indéniable que l’on observe ce développement urbanistique de très près et nous avons d’ailleurs déjà conclu un partenariat en exposant des photos du chantier en preview dans le cadre de Schaufenster. De nouveaux chemins d’accès vont voir le jour vers les nombreuses habitations de ce quartier qui sera sans voiture, et il sera très intéressant d’observer comment ce nouveau flux et cette culture piétonne vont passer vers le centre-ville, et notamment – j’en ai le grand espoir – par ici.

Vous dirigez aussi ce nouveau ­Bridderhaus, ancien hôpital qui devient à présent une résidence d’artistes. Y a-t-il des con­traintes particulières au sein de ce bâtiment en raison de son statut patrimonial?

«Les contraintes sont plutôt apparues lors de la restauration du bâtiment, qui a de toute façon été effectuée en lien étroit avec le Service des sites et monuments nationaux. Par contre, le nouveau bâtiment est très flexible, avec huit grandes résidences, des appartements doubles ou simples, et un petit atelier pour chaque logement. Il y a également, et je tiens à le mentionner, un appartement conçu entièrement pour les personnes à mobilité réduite, ce qui est aussi intéressant concernant le rôle patrimonial. Nous allons également mettre en place le projet Le Salon de Helen Buchholtz, qui émane de l’appel à projets d’Esch2022 et dans lequel figure entre autres une artiste non voyante, et nous essaierons de faire découvrir aux voyants de manière artistique le monde de cette artiste aux autres sens plus développés du fait de sa cécité...

La Konschthal a une vocation de conservation, mais moins muséale.
Christian Mosar

Christian Mosar,  Directeur,  Konschthal Esch

Quels sont les autres projets culturels qui y sont envisagés?

«Nous avons eu la chance de pouvoir restaurer et transformer une dépendance en atelier de création qui accueillera l’œuvre sonore immersive de Sam Reinard, qui reprendra les bruits nocturnes des industries passées et actuelles d’Esch-sur-Alzette. Un autre projet étonnant, venant lui aussi de l’appel Esch2022, sera en fait une station de radio qui va s’installer pendant 100 jours au Bridderhaus et diffuser chaque jour des projets purement artistiques de 22 heures créés par un ou plusieurs artistes ainsi que deux heures de live... Et qui aura très probablement des connexions avec la Documenta 15 qui aura lieu à la même époque à Kassel, en Allemagne.

Qu’en est-il de la collection d’art de la Ville d’Esch?

«La collection va être entreposée et sauvegardée ici dans nos archives. Le programme d’acquisition va être renouvelé et redirigé vers plus de variété et de contemporain grâce un nouveau jury composé de directrices et directeurs de centres d’art des pays voisins. Mais cela n’est pas le but principal des institutions eschoises. La Konschthal a une vocation de conservation, mais moins muséale.

Comment sont financées ces deux nouvelles structures que sont la Konschthaus et le Bridderhaus? Allez-vous chercher à développer le mécénat privé?

«Les deux structures sont intégralement financées de manière publique par la ville d’Esch-sur-Alzette, ce qui n’exclut pas une possibilité de mécénat privé dans le futur. Mais, pour l’instant, la priorité est de répondre aux missions publiques qui ont été données. Le recours au mécénat, s’il se fait, se construira en même temps que l’identité de la Konschthal dans les années à venir. Petite précision cependant quant aux projets du Bridderhaus: ceux qui sont issus de l’appel à projets d’Esch2022 sont financés à 50 % par Esch2022.

Après avoir fait beaucoup pour la culture en tant qu’indépendant, ce poste plus institutionnel est-il une étape-clé, voire une consécration pour vous?

«C’est vrai que lorsqu’on est indépendant pendant aussi longtemps – une trentaine d’années en l’occurrence –, les partenaires des institutions vous considèrent facilement comme un éternel électron libre et cela peut devenir difficile de faire comprendre que l’on cherche peut-être une autre manière de faire de la culture, une autre façon de travailler. Cela impose une certaine distance. Mais il faut dire que la succession des événements qui m’ont amené à ce poste aujourd’hui a été très rapide, et je n’avais pas du tout prévu cela. L’Espace Lavandier était cependant un lieu que j’avais déjà repéré et pour lequel je m’étais dit qu’il ferait un superbe lieu d’exposition. J’ai donc eu de la chance de me voir proposer un projet et des lieux qui correspondent autant aux envies que j’ai pu avoir à ce moment-là, après m’être confronté à beaucoup d’aspects de la culture. Et puis c’est bien beau de critiquer la culture pendant des années, mais il faut savoir se mettre à la place de ceux qui la font à un moment!

Le terrain fertile était donc déjà là?

«Oui, non seulement chez moi mais aussi, je me permets de le rappeler, au sein de la Ville d’Esch-sur-Alzette. L’achat de la Konschthal s’est fait il y a à peine un an! Et la commune a également décidé de racheter le ciné Ariston dans la même dynamique, alors que ce n’était pas prévu à la base... Que tout cela arrive d’un coup, de cette manière, il faut quand même avoir un certain courage derrière. Le courage de me donner une carte blanche absolue du point de vue artistique éga­lement. On a établi les budgets ensemble. J’ai alors eu la conviction personnelle que cela allait marcher et j’étais très enthousiaste à l’idée de partir ainsi de zéro, tout seul, sans filet. Le filet est à présent construit, notamment grâce au soutien logistique de la Ville et à Schaufenster qui a permis d’identifier les premiers défis du bâtiment.

Votre départ d’Esch2022 a fait couler pas mal d’encre. S’agissait-il d’un problème de mission, de gestion ou un mélange des deux?

«Il faut déjà savoir une chose: participer à l’organisation d’une capitale culturelle, ça chamboule les membres de l’équipe de manière permanente, même après la fin de cette année culturelle. Il y a beaucoup de pression, on est très seul au début. Croiser un directeur artistique qui est le septième en poste et qui commence à travailler six mois avant le lancement de l’année culturelle est assez significatif de cette situation… Pour en revenir à mon expérience, je voyais ce que je voulais faire, je compilais ce programme et je me suis rendu compte de la difficulté d’arriver au bout de la tâche. Cela a été personnellement frustrant, et lorsque j’ai fait ressentir ce malaise, cette autre porte s’est ouverte pour moi. Le timing a été plutôt bon sur ce coup-là!

Cela ne vous empêchera donc pas de collaborer étroitement pendant l’année culturelle…

«Évidemment! Il y a déjà les trois projets au Bridderhaus. À la Konschthal, l’exposition de Deimantas Narkevičius sera également cofinancée par Esch2022, ainsi qu’une autre probablement, et nous serons, je le pense, un lieu de rencontre très important lors de cette année culturelle, même si nous n’y sommes affiliés qu’indirectement. Le quartier du Brill est un pôle culturel important et très proche de Belval aussi, au final.

La programmation de la Konschthal va être fondamentalement différente de celle du Casino. Elle sera plus physique, plus directe.
Christian Mosar

Christian Mosar,  Directeur,  Konschthal Esch

Quelles structures d’accueil et de restauration avez-vous prévues pendant et après Esch2022?

«Nous aurons ici un espace d’accueil qui servira aussi de bar lors des vernissages, mais pas de bar ni de restaurant permanent. Nous allons plutôt nous associer avec l’Ariston, qui aura un vrai bar où nous pourrons inviter le public à se joindre à nous après les événements. Le Bridderhaus aura, quant à lui, son propre petit bar-restaurant qui sera dédié dans un premier temps à des événements ponctuels – vernissages, concerts, ateliers, conférences… – et qui sera mis à la disposition de professionnels externes.

Avez-vous l’intention de devenir un véritable contrepoids dans le sud du pays par rapport à un établissement de la capitale comme le Casino Luxembourg?

«Je parlerais plus volontiers d’alternative que de contrepoids. Ici, l’architecture et le fil rouge de la transformation vont déterminer une première partie de la création de son identité. Le Casino a été modelé avec la première Capitale de la culture en 1998 et le travail de pionniers d’Enrico Lunghi et Jo Kox à une époque où rien n’était là et tout était possible. La programmation de la Konschthal va être fondamentalement différente de celle du Casino. Elle sera plus physique, plus directe, et il ne serait pas pertinent de vouloir comparer les deux. Ni dans leur création ni dans leur programmation. Avec ces quatre phases de programmation ambitieuses, nous allons avoir des expositions qui auraient tout à fait leur place au Mudam par exemple, à l’instar de celle de Gregor ­Schneider. Notre avantage cependant est la flexibilité du lieu: on peut tout faire ici! Enfin, le soutien de la communauté locale va également donner une dimension unique et très identitaire à cette nouvelle institution.»

Cette interview a été publiée à l’origine dans  l’édition magazine de Paperjam du mois d’octobre , parue le 23 septembre 2021.

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