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L’indispensable protection de la vie privée



 (Photo: Banque de Luxembourg)

(Photo: Banque de Luxembourg)

Garant de la liberté, ligne de démarcation entre soi et les autres, rempart aux dérives totalitaires... Au Luxembourg comme ailleurs, le secret se révèle essentiel à la construction de chacun et à la sauvegarde de sa vie privée. Pour l'anthropologue Abdu Gnaba, cette donnée anthropologique doit régir la sphère professionnelle. L'article est paru dans le Cahier «Le Luxembourg» dont nous publions les différents articles sur www.banquedeluxembourgnews.com.

Le secret fait peur. Il suscite des fantasmes. Comme tout ce qui est caché, il inspire la méfiance et débride l'imaginaire. Or, le secret ne relève pas simplement de la dissimulation. Il recouvre, pour l'individu, des enjeux primordiaux, notamment ceux qui ont trait à la protection de la vie privée. Il faut revenir aux fondamentaux du fonctionnement des sociétés pour comprendre à quel point il est structurant.

La protection de la vie privée est une notion éminemment politique. Apparue dans les cités de la Grèce antique en même temps que la notion de citoyenneté, elle disparaît avec la chute de l'Empire romain, puis ressurgit en Angleterre, au XVIIe siècle. Cette notion n'a, en effet, de sens que dans une société étatique, car dès qu'il y a État, une antinomie naît entre le désir des citoyens de préserver leurs libertés et la nécessité, pour l'État, d'exercer sur eux un contrôle. La question est de savoir où situer le point d'équilibre entre ces deux exigences. Si le contrôle est insuffisant, l'État devient inefficace ; s'il est trop pesant, l'État cesse d'être démocratique et tend vers le totalitarisme. La protection de la vie privée relève donc d'une équation politique. 

Le secret est une frontière. Il a une fonction sociologique essentielle. Dans la plupart des cultures, il joue un rôle indispensable, car il trace une ligne de démarcation entre les intimes et les autres. Il sépare, ainsi, deux vies privées, deux individus (le mot secret vient du latin secretus, qui signifie séparé de, isolé, ce qui marque la frontière entre soi et autrui). Il n'est pas toujours de même intensité et délimite des territoires d'intimité différents (on ne partage pas les mêmes secrets avec tous, et chacun sait qu'on lave son linge sale en famille). Le secret est donc la marque principale de l'intimité, de l'amitié, de la complicité. Il consolide l'identité des individus. C'est un facteur de différenciation entre les êtres, un moyen d'extension de la vie personnelle. En assurant la protection de la vie privée, le secret prévient la société contre les risques d'uniformisation et de dérive totalitaire.

Une part d'ombre salutaire

Pour qu'elle opère, la démocratie exige une stricte séparation des sphères privée et publique. Cela induit le respect absolu du secret professionnel, sous toutes ses formes. Il a d'abord concerné les médecins (on en attribue la première formulation à Hippocrate, au Ve siècle avant J.C.), puis les prêtres catholiques (tenus de ne pas révéler ce qu'ils ont appris en confession) et, enfin les avocats, héritiers du secret professionnel clérical (l'avocat est issu du monde des clercs, dont il emprunte la robe). Le banquier, aussi, a son secret : le secret bancaire, qui devrait plus correctement être qualifié de secret professionnel des banquiers. Le secret bancaire ne peut se réduire au secret fiscal. Son intérêt réside dans la protection de la vie privée de chacun. Ainsi se justifie-t-il non seulement vis-à-vis de l'État (en l'absence de tout soupçon de fraude identifiée), mais aussi vis-à-vis de la famille et des proches. Héritage, double-vie, projets ou violons d'Ingres, chacun doit pouvoir garder confidentiels ses choix de vie.

Dans l'ADN du Luxembourg

Souvent décrié ou mal compris, le secret est une vertu indispensable à la vie en société. Constitutif de l’identité de chacun, sa disparition provoquerait l’émergence d’un État totalitaire. Dans un petit pays comme le Luxembourg, il est sans doute encore plus nécessaire qu’ailleurs de maintenir une frontière de discrétion, afin que chaque citoyen puisse préserver son espace d’intimité. Au demeurant, le Luxembourg possède et cultive une tradition du secret. Inséparables du caractère démocratique de ses institutions, la discrétion et le respect de la vie privée sont deux valeurs traditionnelles qui font partie de sa culture, bien au-delà du secret bancaire. Et la garantie des libertés individuelles y est primordiale, dans un désir de cohésion sociale. Les pays qui ont souvent été occupés, comme le Luxembourg, ont tendance à bannir la délation. On pense, ici, que l’État ne doit pas tout savoir sur tout. C’est pour cela que la protection de la vie privée fait partie de l’ADN du pays. Fort de cette spécificité culturelle, le Luxembourg est en mesure de mettre à profit cette conscience de la nécessité du secret pour orienter sa nouvelle politique économique. Le pays se voit offrir, aujourd’hui, la possibilité de relever un nouveau défi : devenir l’une des places fortes de la protection des données numériques... Sa longue expérience dans le traitement des informations financières atteste son savoir-faire technologique. Des programmes tels que Digital Lëtzebuerg, qui doit rassembler les acteurs publics et privés, réaffirment sa volonté permanente de conjuguer ambition et compétence, dans un avenir toujours prometteur. De toute crise naît une chance. Là est le secret.

Si le secret est une frontière, la transparence trahit, quant à elle, une absence de démarcation entre soi et autrui. Chacun observe l'autre, et l'État peut tout connaître de chacun. La référence à Big Brother vient aussitôt à l'esprit, et atteste que la méfiance change de camp : ce n'est plus la maladie du secret, mais le remède qu'on lui administre (la transparence), qui ouvre la boîte de Pandore. Car si la transparence se pose du côté de la vertu, elle peut tout autant conduire à une société de la délation, et au renversement des valeurs fondatrices de la démocratie. Toute société est fondée sur le principe de confiance : confiance dans l'autorité, dans l'État démocratique, mais aussi envers autrui, dans les relations privées. Sans confiance, pas de confidences. Les langues se lient. Car tout secret repose sur un pacte de non révélation. C'est cette garantie, qui crée la relation. Si elle disparaît, une partie de l'information ne sera plus transmise, ni à son médecin, son avocat ou son banquier, ni à son ami, ni même à son frère ! Étonnamment, le secret ne se définit pas par la volonté égoïste de cacher quelque chose, mais par le désir de s'unir à celui avec qui on a choisi de le partager. Le secret est donc une donnée anthropologique et sociologique fondamentale. Pour chaque individu, il représente la part d'intimité nécessaire à la construction de son rapport aux autres et à la préservation de sa liberté. Il constitue un noyau irréductible, qui correspond au respect de sa vie privée.

À l'heure où la discrétion cède la place au spectaculaire, où Internet scrute et enregistre chacune de nos traces, où Facebook a fait du compte-rendu public de sa vie privée la nouvelle méditation intérieure, le secret constitue un précieux espace de liberté. Il reste un moyen d'échapper au regard de tous sur tous, et au contrôle de l'individu par le pouvoir public. C'est à ce titre que la protection de la vie privée doit être défendue. Pour que l'individu ne perde pas, dans la course à la transparence imposée par l'ère du soupçon, cette indispensable part d'ombre qui fait de lui un être humain.

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