POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Marc Schiltz (Fonds national de la recherche)

«Avec le Covid, nous avons justifié les investissements consentis»



Marc Schiltz est secrétaire général et de chef exécutif du Fonds national de la recherche (FNR). (Photo: Mike Zenari/Maison Moderne)

Marc Schiltz est secrétaire général et de chef exécutif du Fonds national de la recherche (FNR). (Photo: Mike Zenari/Maison Moderne)

De par ses fonctions de secrétaire général et de chef exécutif du Fonds national de la recherche (FNR) qui se situe au cœur de la recherche publique luxembour­geoise, Marc Schiltz est excellemment bien placé pour évoquer la progression de celle-ci. Et pointer ce qui fait des envieux chez ses homologues étrangers.

La recherche est relativement jeune au Luxembourg. Elle n’a qu’une vingtaine d’années…

Marc Schiltz . – «Oui. Du moins, si on parle de recherche publique. Parce que quelques groupes privés, tels que Goodyear, Arbed (un des ancêtres d’Arcelor, ndlr), etc., ont eu des activités de recherche plus ou moins importantes avant cela. Mais elles se cantonnaient donc au secteur privé. Un travail de pionniers avait aussi été effectué avec la création d’instituts de recherche, mais le Luxembourg a véritablement pris une certaine vitesse de croisière au carrefour de l’an 2000, avec la création du Fonds national de la recherche (FNR), et surtout d’un ministère dédié à l’enseignement supérieur et à la recherche. Avant, la recherche avait toujours été un département lié à un autre ministère.

Depuis l’an 2000, le budget qui lui est alloué est en augmentation quasi constante et a été pratiquement multiplié par 20 en près de deux décennies. On a également vu la création de l’Université du Luxembourg (Uni) en 2003, qui est devenue un des acteurs majeurs, mais aussi la fusion du Centre de recherche Henri Tudor et du Centre de recherche Gabriel Lippmann, afin de donner naissance au Luxembourg Institute of Science and Technology (List) au milieu des années 2010.

Mais, en l’espace de 20 ans, le Luxembourg a-t-il réussi à rattraper le retard qu’il avait accumulé dans le passé?

«Cela dépend de comment on mesure ce retard. En termes de qualité, oui, on y est véritablement parvenu. Car nous sommes désormais vraiment compétitifs. Et nous n’avons clairement rien à envier aux autres. Après, en termes de volume investi, en termes de proportion du PIB injectée dans le domaine de la recherche, nous restons toujours en dessous de la moyenne européenne. Les champions comme l’Allemagne, la Suède et quelques autres se situent à 3% du PIB. Là où nous sommes à un pourcentage situé entre 1,2 et 1,3%, à partager plus ou moins à parts égales entre le public et le privé. Et l’ambition de l’Union européenne est d’arriver, à l’horizon 2030, à 1,25% en termes de dépenses publiques. Nous en sommes donc à la moitié.

Est-il envisageable de parvenir à doubler ces crédits budgétaires publics en recherche et développement dans la décennie qui débute?

«Si vous me demandez mon avis, je vous dirai qu’il faut parfois savoir se montrer raisonnable. Et bien garder dans un coin de sa tête que la recherche au Luxembourg est toujours en phase de construction, comme on le disait. Nous sommes encore en train de mettre en place un écosystème, ce qui demande toujours du temps. Et ce, alors que d’autres ont déjà tout ce qu’il faut en matière d’infrastructures, d’institutions… Il me semble donc que se fixer une échéance plus courte que 2030 pour atteindre 0,8% serait une bonne manière de réfléchir. Tout en visant, à terme, 1%.

Il faut aussi bien garder à l’esprit que le ­Luxembourg a connu une forte croissance de son PIB ces dernières années, ce qui peut avoir tendance à fausser certaines données.

On vous sent satisfait du chemin parcouru. Et l’implication de la recherche luxembourgeoise dans la pandémie actuelle ne peut que vous donner raison à ce niveau-là…

«Oui, le chemin parcouru est très satisfaisant! Nous avons réussi à atteindre une certaine maturité de notre système de recherche. Et cela a clairement pu se remarquer durant la crise sanitaire, que nous traversons toujours. En mars 2020, avec les principaux acteurs de la recherche luxembourgeoise, nous nous sommes réunis par visioconférence pour nous dire que le pays connaissait une grave crise et qu’il fallait mobiliser tout notre savoir, notre expertise, nos infrastructures… pour lui venir en aide. Nous nous sommes tous véritablement investis, nous avons mis sur pied une task force pour essayer de conseiller au mieux le gouvernement. Ensemble, nous avons ­ainsi réalisé quelques projets importants, afin de fournir des données, des statistiques, des informations fiables… aux décideurs politiques. Et dans cette situation de crise, nous avons réussi à apporter une réelle valeur ajoutée au pays. C’est quelque chose qui aurait été impossible si nous n’avions pas mis en place depuis une vingtaine d’années la capacité d’expertise qui est la nôtre aujourd’hui. Nous avons justifié les investissements qui avaient été consentis.

L’apparition du Covid-19 a eu bien des mauvais côtés, mais elle a aussi permis de mettre en lumière la qualité de notre recherche. Au Fonds national de la recherche, vous avez d’ailleurs mené une étude sur la manière dont cette dernière est perçue par la population. Qu’a-t-elle révélé?

«Évidemment, nous aurions préféré nous épargner cette crise sanitaire et tout ce qu’elle a impliqué… Mais c’est vrai qu’elle a permis au grand public de se rendre compte de la qualité de la recherche luxembourgeoise. Le niveau de confiance dans notre recherche est ainsi très élevé, puisque 70% de la population explique faire confiance aux scientifiques et chercheurs. Celle-ci a aussi le sentiment que cette même recherche a joué un rôle important dans le combat contre la pandémie. Enfin, le niveau de notoriété de nos différents instituts a augmenté de manière très significative (voir graphiques, ndlr).

On définit généralement le FNR comme étant le principal bailleur de fonds de la recherche luxembourgeoise, mais aussi le conseiller du gouvernement. C’est donc vous qui aiguillez ce dernier en matière de recherche?

«Le mot ‘aiguiller’ est trop fort. Mais on a bien ce rôle-là, oui. Une de nos missions légales est d’être un conseiller stratégique du gouvernement. Nous lui apportons nos informations, nos données… étant donné que nous avons forcément une très bonne connaissance du terrain. Grâce aux contacts que nous entretenons avec toutes les institutions avec lesquelles nous travaillons, nous avons une bonne connaissance des différentes forces et faiblesses du pays.

Mais, en fin de compte, c’est bien le pouvoir exécutif qui décide. Le gouvernement définit ainsi, depuis 2019, une stratégie nationale en matière de recherche et innovation, qui spécifie les priorités. Après, celles-ci sont évidemment déterminées en étroite collaboration avec le FNR et les différents instituts…

Et dans quels domaines de la recherche le Luxembourg brille-t-il à l’international?

«Quand on est un petit pays comme le nôtre, il est important, selon moi, de ne pas trop se disperser, de ne pas vouloir tout faire. Car nous restons forcément limités dans nos ressources. C’est ainsi que l’on peut recenser aujourd’hui quatre ou cinq domaines dans lesquels le Luxembourg a su se développer de manière privilégiée.

Je pointerai tout d’abord la technologie de l’information et de la communication, avec un accent particulier pour tout ce qui touche à la sécurité, à la communication par voie sécurisée. Quand on connaît l’importance des services financiers dans notre pays, il est logique d’être à la pointe en matière de transformation numérique, de sécurisation. Et c’est le cas du centre SnT (Interdisciplinary Centre for Security, Reliability and Trust, ndlr) à l’Uni, mais aussi des recherches du List. Le tout étant souvent mené en étroite collaboration avec des entreprises présentes chez nous.

À côté, nous sommes également des spécialistes dans certains aspects de la science des matériaux. Notamment les matériaux composites. Et ce, également en collaboration avec des sociétés comme Goodyear, Ceratizit…

Soit deux secteurs qui étaient déjà présents chez nous bien avant le passage à l’an 2000…

«Oui. On peut dire qu’ils se sont en quelque sorte imposés à nous, de par la place importante qu’ils prenaient déjà dans le paysage luxembourgeois. Ces domaines de recherche répondaient ainsi à des besoins du tissu économique présent.

Par ailleurs, dans un esprit de diversification, il a également été décidé, voici 20 ans, de se positionner sur certains créneaux prometteurs, mais qui n’étaient pas développés chez nous. C’est le cas de la biomédecine… un secteur nouveau, mais dont on se rendait déjà compte qu’il aurait un fort potentiel à l’avenir.

À l’époque, il n’y avait pas, chez nous, d’entreprises puissantes dans ce secteur. On est parti de zéro. Mais nous avons su nous développer comme il le fallait. Et nous possédons aujourd’hui des centres de recherche de renommée internationale, avec le LIH (Luxembourg Institute of Health, ndlr) ou le LCSB (Luxembourg Centre for Systems Biomedicine, ndlr) à l’Uni. Nous avons presque anticipé la transformation numérique, en développant des recherches évoluant à l’intersection entre la médecine, la technologie et l’informatique.

Avec l’émergence des data, cela va devenir un des grands projets d’avenir… parvenir à intégrer les technologies de l’intelligence artificielle dans la recherche, mais également dans le système de santé. C’est un secteur qui s’annonce crucial et où, je pense, nous sommes très bien placés. 

Nous sommes à peu près sûrs que la formation que nous donnons aujourd’hui aux jeunes ne sera plus forcément utile dans 10 ans.
Marc Schiltz

Marc Schiltz,  Chef exécutif,  FNR

On entend aussi souvent parler de la recherche dans le domaine de l’éducation, de l’enseignement…

«C’est un autre secteur dans lequel nous investissons, et allons continuer à le faire. C’est une problématique très large, mais qui possède aussi des spécificités bien luxembourgeoises, comme le multilinguisme.

On constate notamment qu’il faut développer beaucoup plus ce que l’on appelle la formation continue et la reconversion. C’est-à-dire permettre aux gens de continuer à se former lorsqu’ils se trouvent déjà sur le marché du travail. Parce que nous sommes à peu près sûrs que la formation que nous donnons aujourd’hui aux jeunes ne sera plus forcément utile dans 10 ans.

Et puis, les travailleurs risquent aussi de voir les différentes carrières encore un peu plus se multiplier dans leur vie. Un constat que la crise du Covid-19 ne risque que d’accélérer. Vu que certains secteurs ne s’en relèveront pas… Il faut réussir à mieux contrôler les écarts de compétences entre les nouveaux besoins et ceux qui existent actuellement sur le marché. Tout cela pousse évidemment à se poser beaucoup de questions, dont une centrale: Comment faire pour former tout le monde afin qu’il y ait le moins de perdants possible?

Et comment étudie-t-on de tels phénomènes?

«C’est un domaine de recherche peut-être plus observationnel que ceux que j’ai cités précédemment. Au Liser, on regarde ainsi quelles sont les grandes problématiques actuelles, les grandes tendances qui se dessinent, l’évolution du marché du travail, aussi. On essaie de déterminer les mutations sociétales, de les anticiper. De manière à aider les décideurs politiques en leur fournissant les analyses les plus claires.

La politique menée en matière de recherche l’a été sans couleur politique, puisque le changement de majorité n’a pas eu d’impact sur l’importance accordée.
Marc Schiltz

Marc Schiltz,  Chef exécutif,  FNR

Ce sont donc des domaines où le Luxembourg fait des envieux en Europe?

«Au niveau international, dans les quatre secteurs que je viens d’évoquer, oui. Parce qu’on a su développer une grande expertise. Vous savez, quand j’ai débuté dans mes fonctions de secrétaire général du Fonds national de la recherche, voici 10 ans, je ressentais, lors de mes voyages à l’étranger, lorsque je côtoyais des homologues ou des collègues étrangers, une certaine curiosité, avant tout polie. On me posait des questions sur la recherche au Luxembourg, mais plus pour la forme ou par diplomatie. Aujourd’hui, cela a complètement changé. Nous sommes reconnus et admirés pour certaines de nos réalisations. Je peux même dire que nous faisons des envieux, grâce à l’effort considérable que l’État a consenti au cours de ces deux dernières décennies. Une politique menée sans couleur politique, puisque le changement de majorité n’a pas eu d’impact sur l’importance qui a été accordée à la recherche. Contrairement à ce qui a pu se voir dans beaucoup d’autres pays. Pour créer quelque chose à partir de rien, comme cela a été le cas chez nous, il faut que cette volonté politique soit présente et continue. C’est assurément une des grandes clés de la réussite luxembourgeoise en la matière depuis deux décennies. Certains collègues ouvrent même de grands yeux quand ils voient la ligne droite pratiquement à 45 degrés qui résume la progression du budget de l’État accordé à la recherche et développement chez nous (voir graphique en page 74, ndlr).

Le Luxembourg parvient-il à attirer des chercheurs de premier plan?

«Nous avons au FNR des programmes qui permettent d’attirer des chercheurs. Pour les plus jeunes d’entre eux, il a été baptisé «Attract». Pour ceux avec davantage d’expérience, il s’appelle «Pearl». Et nous sommes très compétitifs. Notamment en ce qui concerne les jeunes chercheurs. Ils arrivent de partout à travers le monde.

On suppose que, financièrement, le Luxembourg doit être très attractif pour eux?

«En termes de salaire, nous sommes bien dotés, c’est vrai. Mais, contrairement à ce que certains peuvent imaginer, de grandes universités ont clairement encore plus de facilités que nous sur ce plan-là.

Souvent, ce ne sont pas ces rémunérations qui priment. Ce qu’un chercheur se demande avant tout, c’est s’il va avoir les moyens d’effectuer ses recherches dans de bonnes conditions. Et c’est à ce niveau-là qu’on se démarque: en matière d’infrastructures et de financement. Le fait que l’État ait montré son envie d’investir dans la recherche, comme je viens de le dire, est un facteur d’attractivité très important! Tout n’est pas figé chez nous, ce qui peut parfois être le cas dans certaines grandes institutions qui existent depuis des siècles. Après, pour les chercheurs un peu plus âgés, cela peut être plus compliqué. Ils se déplacent souvent en famille, et la situation du logement au Luxembourg, par exemple, peut en effrayer certains et nous être défavorable…»

Cet article a été rédigé pour  l’édition magazine de Paperjam du mois d’août/septembre parue le 15 juillet 2021.

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