POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

LA SÉANCE DE RATTRAPAGE (9/20)

«L’artisan deviendra peut-être une denrée rare»



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Au travail – Michel Reckinger dans les ateliers de son entreprise à Ehlerange. (Photo: Edouard Olszewski)

Ils vous ont peut-être échappé pendant l’année. Retrouvez tous les jours de l’été un grand entretien paru dans le magazine Paperjam. Aujourd’hui, une interview de Michel Reckinger, président de la Fédération des artisans.

Michel Reckinger a rempilé pour quatre ans à la présidence de la Fédération des artisans. Le patron de l’entreprise familiale éponyme veut continuer à dire ce qu’il pense et à montrer l’exemple. Pour le bien d’un secteur essentiel à l’économie et qui doit faire ses devoirs de transformation technologique.

Se sent-on plus libre durant le deuxième mandat, qui sera aussi le dernier, comme le prévoient désormais les statuts de la Fédération?

Michel Reckinger. – «C’est l’expérience qui rend plus libre, mais ça n’a rien à voir avec la fin du mandat. J’ai toujours dit ce que je pensais, et ça ne va pas changer.

Pourquoi avoir choisi de rempiler?

«Les premières années permettent d’apprendre, et, avec l’expérience, on arrive à bien cerner les rouages, comment la politique fonctionne par rapport à nos revendications. Cela permet aussi d’apprendre beaucoup par rapport à nos entreprises, à nos membres, qui m’ont élu. Ça serait dommage d’arrêter en si bon chemin. Et c’est très intéressant!

Considérez-vous les membres de la Fédération comme des actionnaires?

«Tout ce que je dis, je le dis au nom de mes membres. Si j’ai un coup de gueule à faire passer ou que je pointe clairement des choses qui ne fonctionnent pas en politique – comme la hausse du salaire sociale minimum –, c’est parce que nous avons eu des réunions avec nos membres, qui nous font remonter ce genre de problème.

Il faut toutefois faire la part des choses pour ne pas dire en public avec la même véhémence ce que nos membres peuvent parfois formuler. Le président est une personne publique qui doit mesurer ses mots, mais sur le fond, le message doit être le même que celui de nos membres.

Les dernières décisions sont clairement des cadeaux issus des élections. On ne nous a pas demandé notre avis.
Michel Reckinger

Michel Reckinger,  président de la Fédération des artisans

Comment faire pour garder cette balance entre ce qu’ils disent avec le ventre et dans l’intérêt général?

«C’est là toute la difficulté. Je dois faire sentir aux membres que nous avons bien compris leur message, même si le message véhiculé vers l’extérieur est diffusé avec une moindre véhémence. Des membres pourraient nous reprocher, par exemple, qu’il y ait eu une augmentation du salaire social minimum, qu’il y ait eu de nouvelles mesures pour les congés parentaux… et de ne pas avoir pu éviter ces mesures.

Mais nous devons leur dire que nous avons évité le pire. Notre travail était de négocier un consensus, si négociation il y a eu.

Mais sur ces dossiers, vous aviez dit qu’il n’y avait pas eu de concertation avec le patronat…

«Les dernières décisions sont clairement des cadeaux issus des élections. On ne nous a pas demandé notre avis. A posteriori, on nous demande d’approuver ces décisions alors qu’il n’y avait pas eu de discussion avant.

Vous parlez des deux jours de congé supplémentaires…

«Je parle des deux jours de congé, de la hausse sur le salaire social minimum, du congé parental prolongé… des éléments vis-à-vis desquels le gouvernement n’a jamais écouté nos doléances. Nous n’avons jamais eu l’occasion de discuter sur la manière d’aider les entreprises à assumer cette nouvelle donne.

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Michel Reckinger est entré au comité de la Fédération des artisans en tant que membre coopté en 2013. (Photo: Edouard Olszewski)

On pourrait vous reprocher un certain conservatisme sur ces sujets…

«Non. Nous savons très bien que c’est dans l’air du temps, que les papas doivent rester davantage à la maison pour garder les enfants. La vie familiale a une autre importance aujourd’hui que par le passé. Nous n’avons jamais été contre les congés parentaux, mais nous demandons d’avoir la possibilité de nous organiser.

Qu’est-ce que vous répondez au gouvernement, qui dit que «toute l’économie va bien», que tout le monde doit profiter en quelque sorte des fruits de la croissance?

«Ce n’est pas juste. Il nous faut d’autres chiffres. Si on dit que l’économie a une croissance de 3 ou 4%, on parle de l’économie dans sa globalité, sans avoir de vision sur les différents secteurs, qu’il s’agisse de l’artisanat, de l’horeca, de l’industrie ou du commerce. On sait que dans l’artisanat, on arrive à peut-être 1,5% de croissance...

Il faudrait que le Liser fasse une analyse beaucoup plus détaillée. Je pense qu’on pourrait voir que les différents secteurs n’avancent pas au même rythme. Un tiers des entreprises dans l’artisanat ne génèrent pas de bénéfices. La moitié ont un bénéfice en dessous de 1%.

Je ne veux pas dire que toutes les entreprises vont faire faillite, mais, à l’inverse, dire que tout le monde va bien et qu’il n’y a pas de raison de s’alarmer n’est pas juste. Personne ne peut dire non plus que tout va bien, car nous n’avons pas les chiffres précis.

Je ne suis pas pour ou contre un parti. Il faut dire que l’opposition n’a pas non plus été excellente en proposant un discours alternatif durant la campagne.
Michel Reckinger

Michel Reckinger,  président de la Fédération des artisans

Vous pensez que le gros arbre du secteur finan­cier peut cacher la forêt qu’est l’artisanat?

«J’en suis persuadé. Je connais les entreprises dans l’artisanat. Je sais comment elles fonctionnent. Elles sont toutes énervées et elles ont peur de ce qui va se passer dans le futur parce qu’on leur demande de plus en plus financièrement, administrativement… on a beau encourager les gens à devenir entrepreneurs… mais la réalité devient de plus en plus difficile.

Depuis l’appel que vous avez lancé, début janvier, lors du pot des présidents, avec Tom Oberweis, président de la Chambre des métiers, la confiance est-elle revenue avec le gouvernement?

«Nous avons rencontré M. Kersch (ministre du Travail, LSAP, et par ailleurs connaissance d’enfance de Michel Reckinger, ndlr). Il peut se faire aussi l’avocat des PME, c’est ce qu’il nous a dit. Et je le crois. Il a conscience que les PME ont plus de problèmes que les grandes entreprises. Nous avons rencontré Lex Delles (ministre de tutelle de l’artisanat en tant que ministre des Classes moyennes, DP, ndlr) plusieurs fois.

Mme Cahen (ministre de la Famille, DP, ndlr) ne prend pas contact avec nous, il n’y a pas de dialogue. Les partis politiques ont vu que les cadeaux font gagner des élections, mais ils ne discutent pas avec les entreprises. Durant les campagnes, l’entreprise n’était pas abordée valablement dans les discours.

Ce sont les mêmes qui ont promis des cadeaux qui sont au gouvernement…

«Je ne suis pas pour ou contre un parti. Il faut dire que l’opposition n’a pas non plus été excellente en proposant un discours alternatif durant la campagne. C’est dans l’air du temps de ne pas dire la vérité aux électeurs, mais plutôt de leur dire que tout va bien dans le meilleur des mondes.

On ne peut pas rester simplement avec des augmentations de salariés pour financer ce système.
Michel Reckinger

Michel Reckinger,  président de la Fédération des artisans

Tous ceux qui disent 'faites attention' souffrent du reproche de voir les choses en noir. Alors que nous sommes des entrepreneurs de sociétés familiales où l’on regarde à long terme. Ce que le gouvernement ne fait pas du tout. Il distribue aujourd’hui ce qu’il espère gagner demain, sans vision à long terme, tant en matière de pensions que de budget.

Vous partagez l’inquiétude formulée par la Chambre de commerce via son avis sur le budget de l’État?

«Elle était encore très gentille. Le budget contient de bons éléments, par exemple pour rattraper des retards en investissements. Les infrastructures doivent être adaptées pour que la croissance du pays et de sa population puisse être supportée.

Mais ce qu’on donne en plus, par exemple du côté salaires, ou pour l’engagement de nouveaux fonctionnaires, n’est pas limité dans le temps. En Allemagne, des augmentations de ce type, décidées par le passé, ont été limitées à sept ou dix ans. C’est une bonne approche. Elle permet d’évaluer la conjoncture au terme de l’accord et de rediscuter.

On peut peut-être se permettre pour l’instant ces dépenses, mais une petite dégradation de la conjoncture risque d’engendrer des manques à gagner. Or, les nouvelles dépenses actées resteront dans le temps, et il faudra les assumer.

La Chambre de commerce demandait aussi de revoir le modèle de croissance luxembourgeois… faut-il en changer?

«Nous n’avons pas de modèle B. Je suis du même avis. Il faut changer de modèle. On ne peut pas rester simplement avec des augmentations de salariés pour financer ce système. La croissance ne vient pas des entreprises, elle ne vient que par l’augmentation de la masse salariale. Cela posera des­ problèmes à l’avenir en matière de pension.

Pour l’artisanat, la digitalisation permettra peut-être de revaloriser le secteur en raison du travail qu’il continuera à offrir.
Michel Reckinger

Michel Reckinger,  président de la Fédération des artisans

Le gouvernement balaie ce constat à l’échelle des cinq prochaines années, mais il faut regarder plus loin. Nous alimentons un effet boule de neige. Mais si le gouvernement n’est là que pour donner des cadeaux et qu’il ne veut pas dire la vérité aux citoyens, ça ne va jamais changer. Il y a cinq ans, les partis au pouvoir avaient été élus pour cette volonté de changement, avec l’idée du 'Zukunf­tspak', un paquet de mesures d’économie. Mais ce projet a été oublié.

Avez-vous déjà imaginé un autre modèle?

«Ce chemin vers un autre modèle de croissance passera probablement par une grosse crise. Je ne vois pas la politique changer quelque chose qui fonctionne pour l’instant.

Quels sont les atouts du pays qui peuvent lui permettre de construire son avenir?

«Nous avons une place financière qui est plutôt sur une bonne lancée, notamment sous les effets du Brexit. J’espère qu’elle va rester stable. Pour l’artisanat, la digitalisation permettra peut-être de revaloriser le secteur en raison du travail qu’il continuera à offrir. Le coût de l’artisan va croître, et, donc, les salaires vont croître, car l’artisan deviendra peut-être une denrée plus rare.

Mais d’un autre côté, le secteur deviendra un débouché plus intéressant pour les jeunes. Ce qui est déjà le cas aujourd’hui, mais les parents ont parfois peur et privilégient peut-être d’autres voies plus simples.»

Retrouvez la deuxième partie de cette interview ici .