COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Ressources humaines

Table ronde

Après la crise, quelles perspectives pour l’emploi?



Robert Fornieri, secrétaire général adjoint du LCGB, Isabelle Schlesser, directrice de l’ADEM, Roberto Mendolia, président de l’ALEBA. (Montage: Maison Moderne)

Robert Fornieri, secrétaire général adjoint du LCGB, Isabelle Schlesser, directrice de l’ADEM, Roberto Mendolia, président de l’ALEBA. (Montage: Maison Moderne)

Main-d’œuvre – Pendant la crise, le Luxembourg a continué à créer des emplois. L’économie, sous perfusion, a maintenu la plupart de ses salariés en poste. Toutefois, avec la levée des mesures, considérant aussi les impacts indirects de la pandémie et des tendances de fond comme la digitalisation, les perspectives pour l’emploi restent incertaines.

«Même en 2020, malgré d’importantes incertitudes, nous avons assisté à une croissance globale de l’emploi au Luxembourg», commente Isabelle Schlesser . La directrice de l’Agence pour le développement de l’emploi (Adem) livre une analyse de la situation de l’emploi au Grand-Duché plutôt positive. Si l’on considère les chiffres du premier trimestre, entre 2020 et 2021, l’emploi a progressé de 1,8% au Luxembourg.

L’augmentation est deux fois moins importante que l’année précédente, et ce en raison de la crise. Elle n’en demeure pas moins nettement supérieure à la croissance de l’emploi en Europe, qui est négative (-1,9% en moyenne). Certes, la crise a bousculé l’économie, mais au Luxembourg, on a continué à créer de l’emploi.

Pas tous logés à la même enseigne

Derrière les chiffres, toutefois, la réalité économique des entreprises varie fortement d’un secteur à l’autre. Le secteur de l’horeca, touché de plein fouet par la crise, a vu le nombre de ses salariés s’effondrer de 8,3% en un an. «Cette baisse ne se traduit pas forcément par des licenciements. Dans ce domaine particulier, beaucoup de CDD sont tout simplement arrivés à terme et, compte tenu des circonstances, n’ont pas été renouvelés», explique Isabelle Schlesser. Dans le secteur de l’industrie, l’emploi a rétrocédé de 2%. Le commerce a perdu 0,4% de salariés, les services à la personne 0,3%. «De manière générale, quand les salariés étaient engagés pour une durée indéterminée, ils ont pu être maintenus dans l’emploi grâce au chômage partiel», poursuit la directrice de l’Adem.

Si certains secteurs ont perdu des salariés, d’autres en ont gagné. C’est notamment le cas des services aux entreprises (+4,3%), de la santé et de l’action sociale (+4,5%), de la construction (+3,5%), de l’administration publique (+5,7%) et de l’enseignement (+5,8%).

Faisant face à une situation de crise, les partenaires sociaux sont restés mobilisés. Patrons et employés ont œuvré ensemble pour traverser cette période troublée. «On peut se féliciter d’avoir pu négocier, grâce au soutien de l’État, de nombreux plans de maintien dans l’emploi, explique Robert Fornieri, secrétaire général adjoint du LCGB. Les aides étatiques et les mesures de chômage partiel, en outre, ont pleinement joué leur rôle et permis d’éviter un bain de sang social. Toutefois, si l’on n’a pas assisté à un profond recul de l’emploi, c’est aussi parce que l’économie est toujours sous perfusion. Il faut désormais se préoccuper de ce qui va advenir, dans une perspective de réouverture, une fois que les mesures d’aide seront levées.»

Crainte de faillites en cascade

À l’heure actuelle, beaucoup d’entreprises non viables seraient maintenues en vie artificiellement. Le nombre de faillites en 2020, année de la crise, n’a pas été plus important qu’en 2019. En janvier, le nombre de faillites était même en baisse par rapport à l’année précédente. Depuis, il semble se stabiliser. Par contre, le nombre de liquidations augmente sensiblement. La crainte de voir les faillites se multiplier dans les mois à venir, une fois que les acteurs ne seront plus soutenus par l’État, est cependant bien présente.

Difficile, cependant, de pouvoir affirmer comment cela évoluera. Tout dépendra évidemment de la sortie de la pandémie, de l’efficacité effective de la campagne de vaccination. «Si le nombre d’infections recule significativement, on peut s’attendre à une reprise rapide de l’économie. Pour l’industrie, je suis confiant. D’autres secteurs, comme l’événementiel ou le tourisme, pourraient toutefois encore souffrir de la crise pendant un moment, poursuit Robert Fornieri. Pour ces activités, il importe que les mesures d’aide puissent être maintenues de manière proportionnée.»

La crise a aussi profondément modifié les comportements et habitudes des consommateurs. Elle a permis d’adopter de nouvelles logiques de travail. «Le télétravail ou le recours généralisé aux plateformes d’e-commerce pourraient avoir des conséquences fâcheuses sur le commerce physique au Luxembourg. Globalement, si la possibilité de travailler depuis son domicile est maintenue au-delà de la crise, on peut s’attendre à ce qu’il y ait moins de consommateurs en ville, dans les commerces et restaurants», poursuit le représentant du LCGB.

Pour la directrice de l’Adem, l’impact de la levée des mesures sur l’emploi, s’il est réel, est à nuancer. «Récemment, en avril, le chômage partiel concernait 7% de l’emploi. On est loin des 40% atteints au cœur de la crise. Cela veut surtout dire que 93% des salariés travaillent plus ou moins normalement, explique Isabelle Schlesser. Des entreprises, malheureusement, ne se relèveront pas, parce que la crise a duré trop longtemps, parce que le contexte ou les habitudes des clients ont évolué. Mais il reste difficile de déterminer ces conséquences.»

La crise proprement dite pourrait conduire à des pertes d’emploi. Toutefois, elle ne devrait pas entraîner la multiplication des plans sociaux. À moins qu’elle ne soit utilisée comme prétexte par certains employeurs pour réduire leurs effectifs.

Finance: de nouveaux plans sociaux?

Si le secteur financier – qui, rappelons-le, génère 27% du PIB du pays – n’a pas perdu d’emplois en un an (+0,1%), il ne constitue pas le principal moteur de la croissance du marché du travail. Pour Roberto Mendolia , président de l’Association luxembourgeoise des employés de banque et assurance (ALEBA), il n’est pas certain que le secteur financier continue à créer de l’emploi à l’avenir.

Au-delà de l’impact direct de la crise sur la poursuite des activités, d’autres tendances et conséquences indirectes sont à considérer. Au niveau du secteur financier, les observateurs se montrent tantôt prudents, tantôt inquiets lorsqu’ils envisagent l’avenir. Si la place financière a montré une certaine résilience, les indicateurs de performance des acteurs s’en sont tout de même retrouvés affectés.

«Les bruits de couloir racontent que certains acteurs souhaitent anticiper des résultats moindres. Face à l’exigence de devoir réaliser des provisions plus importantes, pour couvrir d’éventuels manquements de paiement, tout en continuant à satisfaire les engagements pris auprès des actionnaires, certains acteurs cherchent à réduire les coûts structurels, commente Roberto Mendolia. Au-delà des leviers disponibles pour réduire les coûts opérationnels, comme une optimisation de l’espace occupé, par exemple, cela pourrait se traduire par un accroissement des plans sociaux.»

La menace est latente. Même si elle n’est pas officiellement exprimée, assure le représentant des salariés, elle pèse sur les négociations de la convention collective en cours. «Pour la fin de l’année, d’autres plans sociaux sont évoqués et pourraient s’ajouter aux trois déjà annoncés depuis janvier», souligne-t-il, s’attendant à une fin d’année chaotique. Un des enjeux des négociations actuelles serait, pour le président de l’ALEBA, d’en limiter l’ampleur.

La transformation numérique, ce nouvel enjeu

Au-delà des effets directs de la crise, il importe de considérer des tendances de fond, déjà à l’œuvre avant l’apparition du Covid-19 et qui se sont sensiblement renforcées. La nécessité de maintenir les opérations à distance, principalement, a accéléré la transformation numérique des organisations. «L’automatisation conduit à une transformation profonde des métiers. Dans ce contexte, les compétences dont les acteurs ont besoin ne sont pas forcément en adéquation avec celles qui sont en place actuellement», explique le représentant de l’ALEBA. Une telle évolution pourrait elle aussi conduire à des restructurations.

Au niveau de l’Adem, cette transition se traduit dans les chiffres. «Le secteur financier, qui regroupe les banques, les assurances et les fonds d’investissement, est toujours un grand pourvoyeur de talents, commente Isabelle Schlesser. Il est important de préciser que, au-delà de l’emploi créé ces derniers mois, plus de 8.000 offres sont à pourvoir au niveau de l’Adem. Beaucoup concernent des profils qualifiés, et notamment des développeurs en informatique. La transformation numérique, dans la finance et ailleurs, implique en effet de s’appuyer sur une main-d’œuvre aujourd’hui très difficile à trouver. Il nous faut parvenir à relever un défi de transition, en permettant aux personnes en place d’acquérir de nouvelles compétences, qui manquent actuellement et dont chaque organisation aura pourtant besoin à l’avenir.»

De manière plus globale, d’autres plans sociaux pourraient découler d’un environnement commercial changeant. Dans beaucoup de secteurs, on devrait en effet assister à des mouvements de consolidation.

Cet article a été rédigé pour  l’édition magazine de Paperjam du mois de juillet   parue le 24 juin 2021.

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