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Pandémie

L’agriculture mise à mal par le Covid-19



Le Luxembourg, globalement importateur de denrées, ne devrait pas s’inquiéter d’une crise alimentaire selon le directeur de la Chambre d’agriculture. (Photo: Shuttersock)

Le Luxembourg, globalement importateur de denrées, ne devrait pas s’inquiéter d’une crise alimentaire selon le directeur de la Chambre d’agriculture. (Photo: Shuttersock)

Les agriculteurs continuent de travailler pour nourrir la population luxembourgeoise. Mais dans de nombreux secteurs, la fermeture des restaurants et entreprises se fait ressentir. La demande baisse, leurs marges aussi.

Si la ruée semble passée, les rayons des magasins se vident toujours rapidement. En même temps, les restaurants et cantines ont fermé, les marchés n’ont plus lieu. Quel impact pour les agriculteurs luxembourgeois? Le Covid-19 touche différemment chaque secteur selon Vincent Glaesener, directeur de la Chambre d’agriculture.

«Au niveau des cultures, pour l’instant il n’y a pas de problème, la saison commence», analyse-t-il. En revanche, du côté de l’élevage bovin, «il y a eu une très grande demande il y a deux ou trois semaines, mais elle s’est effondrée. Les prix ont baissé. Comme les marges des agriculteurs sont très faibles, cela a de lourdes conséquences», détaille-t-il.

La raison? «Je pense que les gens se rabattent sur les pâtes plutôt que la viande pour ne pas devoir aller chez le boucher. À cause du confinement, une partie des frontaliers ne font plus leurs courses au Luxembourg. Le secteur de la restauration était aussi un bon client pour ces produits un peu plus nobles, mais ils ont fermé et n’achètent plus.» Il s’inquiète: «On peut garder les bovins un peu plus longtemps, mais ce n’est pas idéal puisqu’ils finissent par prendre trop de poids et cela dévalorise le produit. Nous ne savons pas comment la demande va évoluer.»

Écouler le porc à l’export

Même son de cloche pour les porcs selon Romain Klein, propriétaire d’une exploitation de 450 truies productives à Niederfeulen et président de l’Association pour la promotion de la marque nationale de la viande de porc. Il remarque une baisse, non chiffrée, de la demande, qu’il explique par la fermeture des cantines et l’absence des travailleurs frontaliers. «Cette semaine, j’ai exporté un camion de 160 porcs parce que je n’arrivais pas à les vendre ici.» Au total, son groupement en aurait envoyé trois vers l’Allemagne, qui les vend ensuite à la Chine. L’éleveur travaille directement avec les abattoirs. D’habitude, il n’exporte presque pas, «seulement une fois par an».

Il constate aussi une baisse du prix du porc. «Depuis avril 2019, il remontait vers les 2 euros le kilo, mais est revenu à 1,80 euro», calcule-t-il. Mais le coût ne change pas pour le consommateur et c’est la marge de l’agriculteur qui diminue.

Peu de débouchés pour le lait

Le secteur laitier souffre aussi. Luxlait (100 millions d’euros de chiffre d’affaires) a enregistré une hausse de 25% des ventes de lait UHT. Mais cette dernière ne compense pas la baisse des autres activités liées à la fermeture des restaurants et cantines.

«Tous les jours, nous avons 500.000 litres de lait qui arrivent et nous devons faire quelque chose avec. Le secteur de l’horeca représente environ 40% de notre activité au Luxembourg. En ce moment, il tourne à 25-30%, mais nous ne pouvons pas freiner la production, il faut que nous trouvions des débouchés. Luxlait exporte 60% de ses productions, ce qui a diminué énormément aussi puisque l’horeca est à l’arrêt dans toute l’Europe. Nous vendons du lait aux croisiéristes, mais ils ne travaillent plus. Dans les avions, c’est pareil», témoignait Gilles Gérard, son CEO, lors d’une interview .

«Nous avons fait un transfert de nos surplus de lait vers les produits industriels, comme le lait concentré ou en poudre. Mais nous ne sommes pas les seuls à le faire alors les prix ont chuté. C’est passé de 2.200 euros la tonne de matière sèche à 1.400 euros. Nous vivons au jour le jour. Les commerciaux regardent ce qu’il se passe sur le marché pour nous dire ce que nous devons produire.»

Il craint, si la situation continue, de devoir diminuer le prix du lait qu’il achète à ses agriculteurs.

Sur ses 330 salariés, l’entreprise en compte 25 en congé pour raisons familiales et 25 à 30 en arrêt maladie. «Des gens font beaucoup d’heures supplémentaires pour assurer l’activité de l’entreprise, travaillent six jours au lieu de cinq», raconte Gilles Gérard.

Manque de main-d’œuvre chez les maraîchers

Le directeur de la Chambre d’agriculture se préoccupe aussi du sort des maraîchers. «La plupart de ces entreprises fonctionnaient avec des ouvriers des pays de l’Est. Certains se retrouvent coincés en Roumanie ou en Pologne, d’où un problème très important de main-d’œuvre. Nous entrons dans une phase de récolte des asperges. Cela nécessite un personnel qui a un minimum de doigté pour ne pas systématiquement les casser en trois.» Des annonces sont déjà en ligne sur le site de prêt de main-d’œuvre Jobswitch .

Chute des ventes directes

Leurs ventes directes ont également chuté selon lui. «C’est pareil pour les vignerons. Ils ont des employés, appartiennent au domaine agricole et vendent leur propre production, mais ce ne sont pas des commerces en tant que tel, ils ne sont donc pas éligibles au chômage partiel et autres aides du gouvernement. Nous allons essayer de trouver une solution avec l’État», promet Vincent Glaesener. Sur son site internet , le ministère de l’Agriculture indique: «Les règles révisées en matière d’aides d’État permettent un cadre flexible aux États membres pour apporter un soutien immédiat aux professionnels du secteur agricole, notamment pour garantir une certaine liquidité aux entreprises.»

«Nous ne vendons plus que 50% de notre vin», confirme Erni Schumacher, vigneron indépendant, propriétaire du domaine Schumacher-Lethal et Fils à Wormeldange. La restauration représente 25 à 30% de sa clientèle. Le reste se fait surtout en vente directe après dégustation, mais il a dû arrêter. Il poursuit la livraison à domicile.

«Nous devons continuer à travailler, car la nature ne s’arrête pas, elle pousse et il faut toujours s’occuper de la vigne. En ce moment, nous devons embouteiller, étiqueter; nous avons des frais, mais pas de recettes.»

Pas de problème de main-d’œuvre pour l’instant. Il aura surtout besoin de saisonniers après l’été. Six personnes travaillent sur l’exploitation. Il affirme ne pas recevoir d’aides gouvernementales en cette période.

Pépiniéristes et horticulteurs à l’arrêt

Vincent Glaesener reprend: «Les pépiniéristes ne peuvent plus vendre. Des grandes surfaces continuent à écouler les produits, mais cela représente peu.» Il se désole: «Les horticulteurs, jardiniers, paysagistes, qui font partie de l’agriculture, n’ont plus le droit de travailler alors qu’ils le peuvent dans les pays limitrophes et que certaines communes continuent à faire travailler leurs ouvriers dans leurs parcs. Il y a une certaine incohérence.»

Vers une crise alimentaire?

Une question subsiste: le Luxembourg produit-il suffisamment de nourriture pour tenir en cas de fermeture des frontières? «Globalement, nous sommes un importateur de produits. On exporte essentiellement de la viande de porc, de bœuf et du lait. Un peu de vin aussi, pas très loin», analyse Vincent Glaesener. Selon le  Statec , le Luxembourg a exporté pour 936,5 millions d’euros de produits alimentaires et animaux vivants en 2019 et en a importés pour 1.721 millions d’euros.

«La fermeture des frontières aux denrées alimentaires serait certainement une catastrophe, mais ne peut être une option réaliste», étudie le directeur de la Chambre d’agriculture. «De telles fermetures feraient reculer l’Europe au Moyen Âge. Je n’ose pas y penser tellement la probabilité me semble mineure», rassure-t-il.