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école fondamentale

Les six écueils de la rentrée pour les parents et enseignants



Les représentants des enseignants comme des parents d’élèves déplorent un schéma trop confus ,  voire impraticable.   (Photo: Shutterstock)

Les représentants des enseignants comme des parents d’élèves déplorent un schéma trop confus , voire impraticable.   (Photo: Shutterstock)

À moins d’une semaine de la rentrée dans le fondamental, le schéma pensé par le ministère de l’Éducation nationale est confronté à une mise en pratique complexe, voire impossible, selon les syndicats d’enseignants et la Représentation nationale des parents.

«Nous sommes prêts pour réaliser cette rentrée dans une dizaine de jours, comme prévu», assurait vendredi dernier le ministre de l’Éducation nationale, Claude Meisch (DP), lors d’une conférence de presse sur la reprise des activités dans l’enseignement fondamental, les crèches et les centres de compétences prévue le 25 mai.

Une rentrée préparée au pas de charge puisque le schéma avait été présenté à peine 10 jours auparavant . Un schéma solide et bien pensé sur le papier, avec des classes divisées en deux groupes alternant école et devoirs à la maison ou en maison relais, des groupes constitués sur les critères d’homogénéité pédagogique, respectant les liens d’amitié des enfants, leur mode de prise en charge après l’école et même le rythme de leurs frères et sœurs.

Dans la pratique, la préparation de la rentrée s’apparente à un «chaos organisationnel»  selon les syndicats d’enseignants, confrontant écoles et maisons relais à un manque d’espace et de personnel pour appliquer les règles de séparation des groupes d’enfants.

Et les ajustements précisés vendredi par le ministère ne suffisent pas. Certes, la possibilité pour les élèves de rester dans leur classe l’après-midi et d’y recevoir les intervenants des maisons relais règle en partie le casse-tête de l’espace disponible pour celles-ci et du transport sécurisé des groupes d’élèves.

Pour autant le compte n’y est toujours pas, selon les syndicats, qui ont multiplié les communiqués et lettres ouvertes ces derniers jours. L’OGBL-SEW et le Landesverband ont ainsi rédigé une lettre ouverte au Premier ministre et au gouvernement «pour prendre la responsabilité d’une reprise de l’école fondamentale qui ne se déroule pas dans un chaos organisationnel et d’un déroulement des cours qui corresponde aux besoins pédagogiques et affectifs des enfants après la longue phase d’isolement».

1. Un manque de communication et de concertation

«Le ministre de l’Éducation nationale a refusé le dialogue avec les partenaires scolaires de sorte que les modèles alternatifs proposés n’ont jamais été discutés», dénoncent l’OGBL-SEW et le Landesverband. «Les enseignants et même les directeurs régionaux sont informés en même temps que les parents à travers une conférence de presse, il n’existe que peu ou pas du tout d’autre communication.»

La Représentation nationale des parents (RNP, Elterevertriedung) «regrette» également, «et ceci malgré des échanges réguliers avec [le ministre], de ne pas avoir été incluse dans les groupes de travail ministériels et interministériels» chargés de réfléchir à la reprise des cours.

Du SNE à l’OGBL-SEW en passant par la RNP, tous demandent «que soit constituée une task force composée de représentants de syndicats, de représentants de parents d’élèves, du Syvicol et de responsables du ministère de l’Éducation, afin de penser un modèle qui corresponde aux besoins des enfants et des parents tout en étant faisable».

2. La séparation en groupes impraticable

La division des classes en deux groupes était en principe soutenue par les syndicats soucieux de «suivre la recommandation des experts de la santé», souligne le SNE-CGFP, et jugée «rassurante pour les parents et les enseignants puisque le bien-être des enfants et les réflexions pédagogiques étaient les éléments principaux». Sauf que dans la pratique, «le modèle de ‘splitting’ mis en place se révèle d’une telle complexité qu’on se demande s’il est, à l’épreuve de la mise en pratique, organisable et réalisable», juge la RNP, qui «aurait souhaité une solution plus facile et moins confuse, à la fois pour les parents et pour les élèves». Les parents ont en effet dû se prononcer en un temps record sur la prise en charge de leur enfant sans avoir pu «vérifier avec leurs employeurs et convenir avec ceux-ci les éventuels aménagements quant à leur temps de travail», et sans assurance de pouvoir modifier leur choix par la suite.

L’OGBL-SEW reprend les exemples absurdes constatés dans certaines communes, comme la constitution des groupes sur le critère exclusif de la prise en charge en maison relais et non sur des critères pédagogiques ou de respect des fratries, ou le fait que certains enfants ne se retrouvent pas avec leur enseignant habituel. Et craint que les enfants ne soient «traumatisés» ou, en tout cas, en perte de repères, alors que les devoirs se feront avec des personnes inconnues et peu expérimentées.

«Le modèle présenté n’est plus soutenu par les enseignants qui organisent malgré eux la reprise d’après un modèle qu’ils qualifient d’absurde et soumis à des modifications constantes», déplore l’OGBL-SEW, qui souligne encore l’absence d’évaluation des acquis durant la période d’école à la maison et de programme jusqu’aux vacances d’été.

3. Le choix des parents ignoré

La RNP reste convaincue que les parents des élèves de cycle 1 et des centres de compétences devraient avoir le choix de remettre leur enfant à l’école ou non. «Cette possibilité du choix nous tient à cœur vu que les mesures sanitaires et de sécurité resteront quasi impossibles à observer dans cette tranche d’âge et pour une très grande partie des enfants à besoins spécifiques. En fait, les mesures sanitaires risquent même de perturber certains enfants de manière inutile.»

4. L’accueil des enfants entre 7h et 8h

Le schéma ministériel prévoit un accueil des enfants à l’école à partir de 7h, afin de répondre aux besoins des parents ne pouvant déposer leur enfant à 8h. Une annonce «surprenante» pour le Syndicat national des enseignants (SNE) rattaché à la CGFP puisque «l’organisation d’un accueil avant l’école était jusqu’à présent une compétence des communes et non une tâche de l’école».

En pratique, cette nouvelle obligation «brise complètement le principe de non-mélange des groupes d’enfants» édicté par le modèle ministériel, souligne le SNE – alors que tout est prévu pour: définition d’un sens de circulation dans l’école, pauses échelonnées, toilettes réparties par classe… Un «travail de Sisyphe» déjà lourd à effectuer, mais qui serait balayé par un accueil des enfants mélangés avant 8h.

5. Un personnel enseignant et scolaire à rude épreuve

«On ne peut pas demander aux présidents, membres des comités scolaires, coordinateurs de cycle et à tous les enseignants, déjà occupés par les travaux de préparation de la rentrée 2020-2021, de mettre en place une nouvelle organisation de la période scolaire jusqu’aux vacances d’été demandant beaucoup d’investissement administratif», s’insurge le SNE-CGFP.

Quant à la réserve de personnel que le ministère veut mettre à la disposition des écoles et maisons relais pour la prise en charge des enfants, le SNE-CGFP n’en a pas encore vu la couleur. «Si davantage de ressources étaient à disposition, comme le prétend le ministère de l’Éducation nationale, l’aspect pédagogique devrait être considéré en premier lieu lors de la séparation des groupes», plaide-t-il.

La RNP se demande, de son côté, si les renforts, dont l’expérience et les compétences posent question, seront «suffisamment supervisés et encadrés pour garantir la sécurité de nos enfants».

6. Les enfants à besoins spécifiques délaissés

Inclus dans la dernière conférence de presse du ministre Meisch, les centres de compétences doivent également rouvrir leurs portes en respectant les mesures sanitaires. Mais l’OGBL-SEW et l’Association du personnel éducatif et psychosocial des centres de compétences et de l’agence de transition à la vie active (APPCA) estiment que «le personnel et les parents de nos élèves ne savent pas comment s’organiser et se sentent complètement abandonnés» et dénoncent un déni du ministère. «Vous êtes conscient que les mêmes mesures ne peuvent pas être prises en cycle 1 et en cycles 2 à 4, mais vous n’admettez pas que ce soit le cas aussi pour les centres de compétences!», déplorent-ils.

Sans prise en charge dans les maisons relais, les élèves à besoins spécifiques devront aussi reprendre l’école, privée des «moyens à haute valeur pédagogique», comme les salles de bien-être, les trampolines gonflables, les gymnases et les cuisines pédagogiques. «Ces activités sont importantes, parce que sans jeux, sport ou natation, nos élèves ne sont pas équilibrés et les conflits s’accroissent. Le contact corporel donne de la sécurité. Nos élèves ne comprennent pas que l’on n’a pas le droit de toucher. Le contrôle des impulsions est minime chez ces enfants et garder ses distances ne serait pas possible au vu des conséquences émotionnelles.»

La RNP s’inquiète également de la réouverture de ces centres. «Tous les élèves entre 4 et 18 ans du Centre pour enfants et jeunes présentant un trouble du spectre de l’autisme (CTSA) doivent passer, au minimum trois jours par semaine, huit heures confinés dans leur classe avec très peu de mouvements et en ne mangeant qu’un repas froid, la ‘Frupstut’, pour couper la journée», une situation intenable pour ces enfants. La RNP préconise de «permettre et motiver les enseignants comme le personnel encadrant à faire des sorties à l’extérieur du bâtiment scolaire, afin de compenser l’absence d’activités physiques imposée par les règles sanitaires».